Parution Juin 2007


* Né en 1951, Denis Hirson a vécu jusqu’à l’âge de 22 ans en Afrique du Sud où il a fait des études d’anthropologie. Il s’installe définitivement en France en 1975. Enseignant et écrivain, il a publié quatre livres qui portent sur la mémoire des années d’apartheid : The House Next Door to AfricaLa maison hors les murs, trad. Antoine Lermuzeau, éd. Autrement 1988 ) ; I Remember King Kong ( the Boxer ) ; We Walk Straight So You Better Get Out the Way ; et White Scars. Il a aussi réalisé une anthologie de nouvelles sud-africaines ( 1994 ) et une anthologie de poésie, Poèmes d’Afrique du Sud ( trad. Katia Wallisky et Georges Lory, Actes sud 2001 ).

Denis Hirson
Jardiner dans le noir

Poèmes traduits de l'anglais par Katia Wallisky et l'auteur.
80 p. 14/19. Coédition Lettres sur Cour.
2007. ISBN 978.2.86853.492.4
13,00 Euros


« Jardiner dans le noir est une traversée de l’espace et du temps : au début de l’ouvrage, l’auteur se remémore son enfance auprès de ses parents en Afrique du Sud sous l’apartheid ; puis, devenu père à son tour, il évoque ses enfants et sa vie en France. Entre ces deux moments, le livre glisse des motifs du deuil à ceux de l’amour tandis qu’un dialogue s’instaure entre des poèmes, narratifs pour la plupart, et des textes en prose plutôt lyriques.
Jardiner dans le noir poursuit avec ferveur, émotion et révolte, le travail de mémoire qu’a entrepris Denis Hirson depuis le milieu des années 1980 sur l’Afrique du Sud.

  CICATRICE

Le jeune homme dans le salon de sa mère
sciait les cordes d’un violoncelle. Telles des bûches
les notes s’entassaient devant lui, sa tête de Greco
penchée sur la musique qui lui résistait encore.
Johannesburg, fin d’après-midi d’hiver, soleil mûr
contre la crête d’une colline, enfin le violoncelle se tut.
Quand l’homme gravit la pente avec son amie et moi,
les coups inquiets de l’archet hachuraient l’air sec alentour.
Je ne sais pas pourquoi, mais deux chiens se jetèrent
l’un sur l’autre, presqu’à mes pieds, haletant et râlant
sauvagement comme si le meurtre enfoui sous la ville
rugissait dans leurs gorges.
Sans réfléchir, j’ai intercalé ma main pour les séparer
et pour la peine je fus mordu jusqu’à l’os.
La cicatrice blanche descend toujours
dans le creux de la paume, me rappelant
le regard furibond de ma mère sur la blessure
et ma bêtise ; la voix de l’amie du violoncelliste vibrant
à mon oreille : comme elle se donne à sa colère, ta mère !
Tout reste inscrit dans ma main droite : la musique brisée,
le pays vengeur, ma mère et son implacable bonté.