Parution Juin 2006
 

 

* Marie Huot est née en 1965. Elle vit à Arles où elle est bibliothécaire. Après avoir animé pendant quatre ans une revue de poésie, elle a collaboré à divers périodiques et publié trois recueils Les Gestes (Temps parallèle, 1984 ), Bleu (Telo Martius, 1992), Absenta (Prix Jean Follain, Le temps qu'il fait, 2004).

Marie Huot
Chants de l'éolienne
Poèmes
Juin 2006, 80 p., 14/19 cm — 14,00 Euros.
ISBN 2.86853.459.7

Je t’appelle. Je suis la femme du bord du puits. De mes deux mains je fais un bol pour ta soif et pour ton visage.
Mon bras est une corde d’amour, j’ai une poulie sous l’aisselle.
Mon corps distordu grince parfois, mais je te regarde.

Tu cours.
Tu vas vite.
Tu aimerais rattraper les grandes voitures d’un cirque de village que tu as vu passer.
Tu aimerais rattraper quelque chose qui se défait, qui va s’évanouir.
Des personnages muets à travers de vastes foules.
Des petites madones en plâtre, les cheveux lisses, qui n’en finissent pas de chanter.

Et cette voix obscure, unique, qui traverse tes brasiers interminables.
Celle qui dit qu’en aucun lieu du monde tu ne pourras poser ton épaule.

Je te parle de cet abîme du bord des roses.
De ce sang plus bas, qui n’en finit pas.

 

Je t’appelle. De la nuit de mes cités lacustres je t’appelle.
Je voudrais que tu me sortes d’un rêve dans lequel je me débats sans bruit : quelqu’un ivre me transperce le cœur pour y prendre un mot précieux.
Ce mot, j’en suis certaine, je le connaissais.

Et longtemps il fut dit près des puits et des cyprès.
Il fut dit dans les ronces et les grandes patiences du temps.
Dit à l’envers des choses brisées et des hésitations.
Un mot grave qui craquait comme une vertèbre.

Ce mot, j’en suis certaine, je le connaissais.
Et je viens de le perdre, arraché pour toujours à ma mémoire.

Dans plus aucune voix je ne le débusquerai.
Et s’il m’était désormais donné à lire dans les cahiers du monde, je sais que je ne le reconnaîtrais plus.

Toi tu as peu de choses à dire à la dormeuse, sinon qu’il était sans doute inutile puisqu’elle l’a perdu.