Parution Juin 2009

 

Né en 1947, tour à tour photographe indépendant (depuis1977 ) et enseignant d’histoire de la photographie à l’Université de Provence ( 1988-2004 ), Pierre-Jean Amar a mené de front son travail personnel et une importante activité militante (formation, diffusion et organisation d’expositions) en faveur de la photographie. Il a notamment publié Histoire de la photographie ( PUF, 1997 ), Le photojournalisme ( Nathan,
2000 ), L’ABCdaire de la photographie ( Flammarion, 2003), Nus ( Nathan, 1990 ), Aurélien ( Filigranes, 2001 ), Métaphores photographiques et Jardins de Cézanne ( Créaphis, 2004 )…ainsi que quatre portfolios de Willy Ronis.

 

Pierre-Jean Amar
Le coffre-fort de ma mère

Texte et photographies. Propos recueillis par Georges Monti.
80 p., 16,5 /24.
Juin 2009. ISBN 978.2.86853.521.4
22,00 Euros

Tirage de tête : 30 ex. numérotés, accompagnés d'une photographie originale signée par l'auteur — 125,00 euros

Pierre-Jean Amar, fils unique d’une famille juive algéroise, orphelin de père à quinze ans, sera jusqu’à l’âge adulte prisonnier d’une mère malade et autoritaire, extraordinairement abusive. De cette jeunesse confisquée, d’où il ressort une funeste impression de mort dans la vie, naîtra un goût pour l’art et un besoin d’expression que la pratique de la photographie allait combler. C’est donc naturellement par ce moyen qu’il a fait, en fixant divers objets de l’appartement où il vivait près d’elle ( l’armoire à pharmacie débordant de remèdes, le placard à vaisselle, le lit, la table de nuit... et jusqu’au coffre-fort tellement symbolique de son enfermement ) une manière de portrait par contumace de cette mère aimée autant qu’haïe, et un autoportrait par ricochet.
Cette tentative autobiographique — dont le lecteur saisit forcémentla dimension d’exorcisme — le mettra dans une position positivement inconfortable : celle d’avoir à reconnaître dans cet étrange cas de possession les marques les plus banales de l’amour et de la vie ordinaire.
  «Lorsque Pierre-Jean Amar me montra cette série de sobres photographies, contenue dans une enveloppe portant la mention, également sobre, « Ma mère », je ressentis un trouble étrange. Pour en atténuer la gêne peut-être, je m’empressai de lui demander ce qu’il avait voulu faire, ou dire. En guise de réponse, j’obtins le récit ( résumé à l’extrême, évidemment ) de sa vie auprès de cette mère dont je croyais deviner, par les images, un portrait à charge quoique d’une sévérité très contenue, peut-être même contredite par une tendresse un peu triste. La narration que me fit Pierre-Jean Amar, ce jour-là, sur un ton presque neutre sinon totalement détaché, me frappa si fort que je lui demandai la permission de l’interroger plus en détail. Il répondit à mes questions, quelque temps plus tard, malgré sa répugnance à écrire lui-même cette histoire douloureuse qui le fonde, et dont il me livra cependant volontiers la substance sans jamais se délivrer complètement – dois-je le dire ? – d’une réserve inspirée par la pudeur ou par la crainte.
Nous sommes loin, en effet, avec cette mère juive, de la « sainte sentinelle » pétrie d’abnégation et d’indulgence, vénérée par l’aimable Albert Cohen. Presque aussi loin de cette autre mère juive abhorrée par Albert Caraco l’atrabilaire qui, rejetant sa génitrice avec l’ensemble de la gent féminine, ne parvint pas à apaiser ses tourments dans ses hautaines imprécations : « Telles sont les mères, qui font les hommes puis les perdent » ne saurait être l’exergue de cet ouvrage.»
Celle-ci – qui n’inspire pas plus l’attendrissement que la chaude détestation – nous imposerait plutôt une sorte d’effroi, assez semblable en somme, malgré la distance de temps et de situation, à celui que j’ai perçu chez celui qui m’a conté son histoire.

C’est pourquoi, dans le texte qui suit, je n’ai fait qu’ordonner et transcrire ses propos, de sorte qu’on peut dire que, malgré l’usage de la troisième personne, c’est lui qui tient la plume.»

G. M.

«Au moment où elle a dû quitter l’Algérie, quelques mois avant l’indépendance, la famille Amar vivait aux abords de Bab-el-Oued. Le père, important courtier en cuir, avait ses bureaux à deux pas de la place du Gouvernement, au cœur d’Alger. Sa femme et lui descendaient de deux familles de la diaspora juive espagnole installées au Maghreb depuis le XVIème siècle mais de conditions assez disparates.
Georges Amar, prototype du Juif pied-noir, est issu des milieux
pauvres de la Casbah. Il appartient à ce « lumpen prolétariat » intimement lié aux musulmans les plus humbles de la ville. Il parle donc l’arabe couramment dès son enfance et commence à travailler à l’âge de douze ans. Plus tard, après une rapide ascension sociale, il épousera Andrée, fille de la grande bourgeoisie juive algéroise, qu’il a connue lorsqu’elle avait quinze ans.»
« L’arrière-grand-père paternel d’Andrée avait été le barbier du dey d’Alger dans les années 1830, son père Jules était médecin depuis 1902, et sa mère Nadine, épousée à l’âge de dix-huit ans, chanteuse d’opéra. Chez ces Verdurin séfarades, on donne concert et on tient salon littéraire. Depuis des générations, les portraits de famille sont exécutés par les peintres des cours royales européennes.
Lélia, unique sœur d’Andrée et de deux ans son aînée, fait de brillantes études et devient, en 1927, la première femme avocate inscrite au barreau d’Alger. Quelques semaines plus tard, on la 10
retrouve morte au pied de l’hôtel où elle vient de passer sa nuit de noces.
En mars 1928, un an après ce drame inexpliqué, Andrée passe outre aux injonctions de ses parents en épousant le jeune homme pauvre de la Casbah rencontré dix ans plus tôt et devenu entre-temps directeur d’une tannerie. Ils lui reprocheront toute leur vie cette mésalliance qu’elle osa leur imposer.»
Le père, dans la tradition orientale, s’occupe du marché et achète chaque jour ce qui est nécessaire à la vie de la maisonnée. Il se rend Square Bresson tous les matins à huit heures, e•ectue chez des commerçants connus de longue date ses achats qu’il fait acheminer jusque chez lui par les enfants maghrébins qui gagnent quelques sous sur les marchés en portant les « couffns » et en les montant dans les appartements.
Il se rend ensuite à son bureau tout proche, relié à la maison par une ligne téléphonique directe : ainsi la mère peut-elle appeler son mari à tout instant, ce dont elle ne se prive pas. Ce luxe offert, ce confort, n’est-ce pas aussi – la question se pose – la plus agréable manière qu’a trouvée cet homme bien intentionné de tenir en sa dépendance une épouse aimante, qui se consacre sans question à la bonne marche de sa maison, aidée dans sa tâche par une cuisinière espagnole qu’elle a formée et par une ou deux employées de maison ? Une façon de l’asservir, en l’aimant en retour, c’est-à-dire en la comblant d’attentions, en la couvrant de cadeaux, en la protégeant du monde extérieur, en la dispensant de toute responsabilité ?{...}
L’avenir, il est vrai, n’était que partiellement prévisible : après le départ définitif d’Alger en 1961 et l’installation à Marseille, Georges Amar mourra d’une crise cardiaque en 1962, sous les yeux de sa femme et de son fils, pour lesquels la vie va s’effondrer d’un coup en les plongeant dans une relation exclusive et profondément malheureuse.»
«Pour des raisons financières autant que pour meubler sa solitude, Andrée a bien tenté, brièvement, de reprendre les a•aires de son mari défunt, mais sans succès. Séparée, comme nombre de rapatriés, de leurs relations amicales, presque sans parents, à peu près à l’abri du besoin mais désœuvrée, l’inconsolable veuve n’aura plus d’autre projet que de confisquer à son profit l’existence de son garçon. Il devient dès lors le centre de son univers affectif, à la fois fils et image de l’amour perdu. C’est alors qu’elle sombre dans une troisième dépression qui ne s’achèvera qu’avec sa mort.
Âgé de moins de quinze ans, l’enfant unique va devoir prendre en charge sa mère défaillante…»