Parution Janvier 2006
 

Photo Marc Deneyer

* Enseignant à la retraite, Georges Bonnet vit à Poitiers. Poète, auteur d'une quinzaine de recueils publiés depuis 1965 (chez Hautécriture, Folle avoine, La Bartavelle, Le dé bleu, Océanes, entre autres), il a fait ses débuts de romancier à 81 ans avec Un si bel été (Flammarion, 2000), qu'a suivi Un bref moment de bonheur (Flammarion, 2004).

Geogres Bonnet
Les yeux des chiens ont toujours soif
Récit
Janvier 2006, 144 p., 14/19 cm — 16,00 Euros.
ISBN 2.86853.444.9

C'est avec une grande économie de moyens et une pudeur exemplaire, suivant à petits pas les personnages de son récit, que Georges Bonnet nous relate la rencontre d’Émile et Louise, septuagénaires jusqu’alors solitaires et confinés entre appartement, jardin public et cimetière, mais finalement sujets aux plus intenses débordements du cœur. C’est grâce à un art dénué de tout artifice, comme puisé à l’émotion même, qu’il sait rendre palpitante la plus partagée des banalités et tenir le lecteur en haleine. Car ces êtres — auxquels il ne doit, en principe, plus rien arriver — sont vulnérables à l’amour, à ses joies comme à ses peines, quand même il ne leur viendrait pas à l’esprit de nommer le sentiment qui les traverse et les rend à la vie.

  « Octobre touchait à sa fin. Après une longue promenade à travers la ville, j’ai pressé le pas à l’approche de la cathédrale.
Les fins d’après-midi sont pour moi des moments privilégiés. Les choses se transforment, changent de couleur, prennent une nouvelle vie avant la nuit, au seuil d’un mystérieux voyage.
Le quartier est bourgeois et calme. Assombries par des jardins profonds, les hautes demeures sont protégées par des grilles aux pointes menaçantes.
On pouvait déceler à travers les frondaisons d’arbres souvent centenaires, des bruits de pas et, tout au fond, sur de somptueuses façades le frémissement des feuilles.
Au milieu de massifs parfaitement disciplinés, les fleurs les plus claires s’imposaient en des clartés tranquilles.
On allumait un peu partout les lampes, on fermait les volets.
Une longue limousine, veilleuses allumées, a glissé silencieusement sur les graviers d’une allée, dévoilant sur une terrasse des chaises de fer finement travaillé, un escalier de pierre aux marches intimidantes.
Il était facile d’imaginer en ces lieux naguère, chevaux et calèches, domestiques en livrée, et derrière les lourds rideaux un silence de riches.
Le boulevard franchi, j’ai emprunté des rues tortueuses qui me sont familières.
Place Saint-Simplicien, sous un lampadaire qui venait de s’allumer, j’ai croisé une femme en vêtements de deuil.
Elle marchait les yeux baissés et n’a pas paru me voir.
Des larmes coulaient sur son visage. Elle serrait un chat contre sa poitrine.


Au mois d’avril suivant, il m’a bien semblé reconnaître cette femme, assise au parc municipal, sur un des bancs à claire-voie qui entourent le jet d’eau.
De petite taille, plutôt fluette, elle pouvait avoir une soixantaine d’années.
Touchante avec son chapeau démodé, son corsage orné d’une dentelle, ses bas de coton noir, elle s’intégrait parfaitement au paysage vieillot du parc.»