Parution Janvier 2010
 

 

* Marie-Claude Roulet est née en 1949 dans la région parisienne. Elle vit dans le Val de Loire et a publié plusieurs ouvrages pour la jeunesse dont La traversée des secrets (Rageot, 2007) La mère Satan et autres nouvelles du village (Seuil, 2004), Marie à tous les vents (Flammarion, 1994).

Marie-Claude Roulet
Luisa
Roman
Janvier 2010, 96 p., 14/19 cm — 15,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.530.6

La liberté selon Camille effraie Luisa, elle signifie l’inconnu, le gouffre blanc, cette angoisse qui la fait se vider n’importe où, sans doute pour être plus légère, inconsistante, transparente. Comment dire à Camille qu’elle aime ça, servir, et non pas être serveuse comme au café mais servante ; que le contentement sur le visage d’Alice la bouleverse, que les demandes d’Étienne l’exaltent autant que la lumière du matin sur les monts Gabilans et que c’est un tout, qu’on ne lui a jamais donné une dimension pareille au collège ni au village, ni même au café, sa propre maison. »
L’attachante Luisa, la lumineuse jeune femme qui comprend tout avant tout le monde, à laquelle sa mère a trouvé une place au « château » où elle est arrivée comme à Thornfield Hall, un exemplaire de Jane Eyre caché dans son sac, va trouver là sa place, sereine et libre auprès d’« un maître incontesté, plus silencieux encore que la vieille femme dont il est le fils », écrivant en pensée les pages du livre de sa vie — dont elle deviendra peu à peu l’auteur souverain.

 

Le car s’est arrêté au sommet de la côte. Luisa repère l’abribus sommaire – quatre piquets soutenant un toit de tôle – appuyé contre un arbre et elle avance vers la porte en poussant du genou son sac trop lourd. Ça fait un bon moment qu’elle est seule dans ce car et que le rétroviseur lui renvoie le regard noyé du chauffeur. Pas trop tôt qu’elle descende, elle n’en peut plus d’être ainsi dévisagée, sans fuite possible. Elle toussaute pour s’éclaircir la voix, « Au revoir », un grognement vague lui répond et la porte se referme avec un claquement définitif.
Son cœur se serre à lui faire mal. Elle suit des yeux le car qui plonge entre deux murs de forêt noirâtres malgré le soleil de midi et elle lève un bras, l’agite un peu à la façon dont on chasse machinalement un insecte importun, arrêtez-vous, attendez-moi, ne me laissez pas là toute seule dans ce paysage inconnu, pas toute seule ! Au bas de la pente, le car disparaît d’un coup et son bras retombe. « Il faudrait savoir ce que tu veux, ma fille ! Est-ce que tu sais seulement ce que tu veux ?

Jamais su ce qu’elle voulait, Luisa. Trop difficile de choisir, trop compliqué de refuser sans déchaîner les foudres du ciel. Elle dit oui à tout pour avoir la paix, pour entendre à nouveau les mots de la petite enfance, « C’est bien Luisa, tu es une bonne fille ». Disait cela la vieille demoiselle qui faisait le catéchisme ; et l’institutrice aussi, dès le printemps, quand les récréations se passaient à désherber son jardin.
Une bonne fille.
« Bon chien » dit la mère à Tino quand il avertit qu’un étranger entre dans le café et elle lance un quignon de pain dur que le chien happe au vol ; mais s’il manque à son devoir de garde : « Tire-toi d’ici, feignant ! » et le pied frappe les flancs de la bête qui s’écarte avec le gémissement habituel. La main pour la récompense, le pied pour le châtiment, au moins le chien sait à quoi s’en tenir. Pour elle, Luisa, c’est plus compliqué, un ensemble de codes qui passent par les mots mais aussi – souvent – par la seule intonation de la voix ou le regard. Terrible, le regard. Parfois, le soir en s’endormant, elle a souhaité se réveiller chien.

— T’attendras sous l’abribus, a dit la mère. Étienne a dit qu’il enverrait quelqu’un te chercher, t’auras qu’à attendre. T’en vas pas traîner autour, hein, t’attends c’est tout ! C’est pas compliqué d’attendre !
Rien ne semble compliqué pour la mère ; ce qu’elle accomplit dans une journée, la façon dont elle se comporte – comme si les événements n’arrivaient que par elle et pour sa gloire finale – remplissent Luisa d’admiration. Mais il y a des mots que la mère emploie sans en connaître la vraie signification, enfin celle qu’ils revêtent pour Luisa. « Attendre » : jamais elle n’a vu la mère attendre, même le bus qui l’amène une fois par mois à la ville, elle arrive toujours la dernière en courant et l’attrape de justesse. « Je l’ai eu tout juste, aujourd’hui ! » claironne- t-elle en rentrant et Luisa se sent fière et angoissée aussi à l’idée qu’un jour elle le rate. Mais voilà seize ans que la mère prend le bus une fois par mois, qu’elle ne l’a jamais attendu, jamais raté. Qu’est-ce qu’elle peut savoir de l’attente, la mère ?
Elle empoigne son sac à deux mains et se dirige vers l’abribus. Il y a un banc recouvert d’une croûte verdâtre de feuilles séchées et de fientes. Impossible de s’asseoir là- dessus. Pas par terre non plus, de crainte de tacher d’herbe son ensemble neuf. D’ailleurs, la jupe est trop étroite pour ce genre de position, elle a dû se contorsionner pour monter dans le car et sous le regard des gens. S’asseoir, pourtant ; on attend assis, pas debout, « au bord de la route, c’est d’un genre ! » dit la mère.
Elle ramasse un caillou plat et commence à gratter le banc. La chaleur est infernale sous la tôle du toit et ce simple mouvement la met en sueur, sa jupe colle à son ventre, à ses cuisses, elle sent des gouttelettes ruisseler dans son cou, entre ses seins ; et cette masse de cheveux libres qui lui couvrent le dos jusqu’aux fesses, qu’il ne faut pas couper, juste attacher pour le travail parce que « c’est ta dot, Luisa. Les hommes résistent pas à ça ».
Elle suffoque, au bord de la nausée, de l’évanouissement. Attendre. Dans quel état va-t-on la trouver, et si on ne voulait plus d’elle ? Elle se redresse, tire sur sa jupe, passe son mouchoir entre ses seins et dans son cou, cheveux soulevés d’une main, s’assied en•n sur ce même mouchoir posé sur la partie nettoyée du banc. Attend.
Elle comprend ce que veut dire la mère quand elle affirme que ce n’est pas compliqué d’attendre. Camille – sa Camille – dit ça aussi, d’une autre façon : « Il n’y a qu’à attendre » ou : « Tu n’auras qu’à attendre, Luisa, seulement à attendre ». Bien sûr qu’elle comprend, il n’y a rien à faire, pas à réfléchir, juste rester là et laisser s’écouler le temps.