Parution Janvier 2010
 

* Benjamin Fondane est né Juif roumain en 1898. Poète, dramaturge et philosophe, il vécut à partir de 1923 à Paris où il fréquenta le milieu surréaliste – dont il se séparera assez vite –, et où il fera la rencontre déterminante du philosophe russe Léon Chestov.
Il est mort à Auschwitz en 1944.
L’ensemble de ses poèmes écrits en français ont été réunis sous le titre Le mal des fantômes (Verdier poche, 2006).
On lui doit de remarquables textes philosophiques : La conscience malheureuse (1936), Faux traité d’esthétique (1938, réédité en 1994 par Paris- Méditerranée), Baudelaire et l’espace du gouffre (1947, rééd. Complexe, 1994).
*Odile Serre est née en 1961. Elle est traductrice du roumain notamment de Marta Petreu, Gheorghe Cracium, Norman Manea.

Benjamin Fondane
Poèmes d'autrefois
suivi de Le reniement de Pierre
Traduit du roumain par Odile Serre.
Postface de Monique Jutrin.

Janvier 2010.
136 p., 14/19 cm.
— 17,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.529.0

Ce recueil rassemble des poèmes écrits en roumain par le jeune Fondane entre 1917 et 1923, publiés pour certains en revue à Bucarest ou restés inédits, qui lui ont manifestement été inspirés par sa lecture de la Bible et des Psaumes et qui illustrent bien son idéal de jeunesse de donner une « justification esthétique de l’Univers ». Cet ensemble est suivi d’un long poème dramatique de la même veine, également demeuré inédit en français : Le reniement de Pierre.
Le psaume du lépreux

« Le lépreux, atteint de la plaie, portera ses vêtements
déchirés […] et criera : Impur ! Impur !
Aussi longtemps qu’il aura la plaie, il sera impur : il
est impur. Il habitera seul ; sa demeure sera hors du
camp. »
Lévitique, 13-45-46 ( trad. Louis Segond )

L’aube
a rafraîchi les sources des abreuvoirs
a lavé la gorge du merle dans la forêt,
a creusé d’une charrue légère les labours,
a mis des hommes derrière les charrues –,
et elle a mis dans les palmiers autant de flammes
que si tu étais dans chaque palmier,
que si tu étais dans chaque flamme, Seigneur !

Je voudrais tomber foudroyé devant toi,
toi, qui n’as ni début ni fin.
Et je voudrais
t’embrasser dans les palmiers et dans les flammes –
mais je crains de souiller ton sol,
de souiller ta saine broussaille,
de souiller tes insectes sur les écorces,
et les choses de lumière, toutes choses
que tu as créées en six jours.
Car mon corps se crevasse sous les abcès –
et sur mon visage,
des croûtes blêmes laissent échapper du pus blême ;
et mon œil est vide de regard –
et ma main s’appuie sur un bâton.
Je suis un marais où chantent les grenouilles,
où il y a des écrevisses d’argile, des sangsues sales,
du soufre dû à la sécheresse et au soleil.
Et mon âme, grenouille elle-aussi, coasse
par ennui vers toi, ô Seigneur.

Oh, si tu étais toi aussi comme moi, Seigneur !
Oh, si tu étais toi aussi lépreux comme moi,
si tu avais toi aussi tous ces abcès,
les yeux vidés de la larme de lumière…
Oh, si tu pleurais lorsque s’abat le soir –
lorsque le bétail s’en retourne du bain,
lorsque les hommes reviennent deux par deux des champs –
lorsque personne n’est là pour recueillir tes pleurs…
Oh, si tu t’en allais toi aussi par les chemins,
pitoyable…

Les chiens efflanqués te pousseraient contre les claies –
les passants, sur la route, t’éviteraient –
la synagogue n’accueillerait pas ta prière.
Et à la fontaine, les vierges aux hanches fermes,
aux seins blancs, cracheraient de dégoût, de crainte ;
et les petits enfants qui ont dit dans leur prière :
« Sois glorifié, ô Seigneur, d’avoir créé
la terre et les créatures qui la peuplent »
resteraient là à cracher vers ta face céleste,
te chassant à force d’imprécations et de pierres.

Oui, ô Seigneur, si tu étais lépreux comme moi,
on te chasserait à coups de pierres.
Qu’ai-je fait, Seigneur, pour que tu ravages d’abcès
tout mon corps, comme les crapauds de pustules –
en quoi ai-je péché –
pour que les mâtins me déchirent entre leurs crocs,
pour n’être point reçu dans la synagogue,
pour que même tes petits enfants me jettent des pierres,
et pour que les vierges, aux hanches fermes,
avec effroi détournent leur visage de moi.

Aie pitié de moi, ô Seigneur, aie pitié –
et si tu peux, purifie-moi de la maladie.
Mais ne me prends pas la parcelle de vie
qui dispense son huile en moi –
tu ne la prends ni à la fourmi ni au criquet.
Je sais bien, Seigneur,
que tu es sain parce que je suis lépreux –
que nous sommes sortis pareillement du non-être –
que mon prosternement te donne de la grandeur,
que mon non-savoir te donne du savoir,
que ma faiblesse te donne de la force,
que ma crasse te donne de la lumière.

Laisse-moi les pleurs, feuilles au gré des vents,
Toi, qui as écrit que je serai nid de serpents –
Toi, qui as décidé que je serai un lépreux –
Toi, qui as mis dans mon âme cette haine –
Toi, qui as voulu que je sois comme l’animal
dans les tanières puantes des forêts
sans petits et sans bonheur…
Tu n’as pas voulu que je sois comme le jeune arbre,
qui croît vigoureux là où coulent les eaux.

Tu n’as pas voulu que j’aie une chaumière
et que je puisse entrer dans la synagogue,
que je puisse avoir des enfants turbulents,
une vierge sur le seuil, aux hanches fermes –
et des chiens au portail que j’exciterais
au passage des lépreux couverts d’abcès.

Mais, si tu le veux, écoute mon souhait,
laisse mon être tel quel, non purifié –
et accorde-moi une mort ordinaire,
si telle est ta volonté.
Et lorsque je me décomposerai dans la nuit,
bon compagnon de la vermine brunâtre,
grain de blé pour la germination future,
lorsque je mourrai aussi comme les autres –
lorsque je ne souillerai plus ta terre, ô Seigneur,
ni ne souillerai plus ta saine broussaille,
ni ne souillerai toutes ces choses-là –
créées en six jours d’Écritures –
lorsque je m’avancerai vers toi, Seigneur,
lorsque mon pus se fera sève pour moi,
pour cette faute d’avoir été lépreux –
Toi, Seigneur, si tu veux me rendre justice :
tous ceux qui m’ont jeté leur haine –
(la haine des forts à l’encontre du faible ) –
oh, ne les envoie pas dans les flammes rouges –
oh, ne les soumets pas aux souffrrances des supplices,
mais appelle-les ensemble, tous les hommes
(ceux des champs et des synagogues ),
les passants qui ont évité mon chemin,
les enfants qui m’ont frappé à coups de pierres,
les chiens qui voulaient déchiqueter mon corps –
et laisse-les, Seigneur, renaître à la vie,
une fois encore revivre en ce monde ;
et afin qu’ils sachent ce qu’est le bonheur –
rends-les tous lépreux.

Oui, afin qu’ils sachent ce qu’est le bonheur,
rends-les tous, ô Seigneur, rends-les tous lépreux.
Qu’ils marchent côte à côte, chiens, hommes, vieilles,
et tous les enfants jeteurs de pierres –
Mais pardonne aux vierges à la hanche
de lait immaculé – et aux mamelles de lait,
car elles ne voulaient me faire aucun mal,
car elles, Seigneur, ne savaient pas ce qu’elles faisaient,
et même si elles me fuyaient avec effroi,
moi, je m’arrêtais –
à genoux, sur leurs traces laissées par terre,
je baisais leurs pieds nus.

Quelques liens :

Association Rhône Roumanie