Laube
a rafraîchi les sources des abreuvoirs
a lavé la gorge du merle dans la forêt,
a creusé dune charrue légère les labours,
a mis des hommes derrière les charrues ,
et elle a mis dans les palmiers autant de flammes
que si tu étais dans chaque palmier,
que si tu étais dans chaque flamme, Seigneur !
Je voudrais tomber foudroyé devant toi,
toi, qui nas ni début ni fin.
Et je voudrais
tembrasser dans les palmiers et dans les flammes
mais je crains de souiller ton sol,
de souiller ta saine broussaille,
de souiller tes insectes sur les écorces,
et les choses de lumière, toutes choses
que tu as créées en six jours.
Car mon corps se crevasse sous les abcès
et sur mon visage,
des croûtes blêmes laissent échapper du pus blême ;
et mon il est vide de regard
et ma main sappuie sur un bâton.
Je suis un marais où chantent les grenouilles,
où il y a des écrevisses dargile, des sangsues sales,
du soufre dû à la sécheresse et au soleil.
Et mon âme, grenouille elle-aussi, coasse
par ennui vers toi, ô Seigneur.
Oh, si tu étais toi aussi comme moi, Seigneur !
Oh, si tu étais toi aussi lépreux comme moi,
si tu avais toi aussi tous ces abcès,
les yeux vidés de la larme de lumière
Oh, si tu pleurais lorsque sabat le soir
lorsque le bétail sen retourne du bain,
lorsque les hommes reviennent deux par deux des champs
lorsque personne nest là pour recueillir tes pleurs
Oh, si tu ten allais toi aussi par les chemins,
pitoyable
Les chiens efflanqués te pousseraient contre les claies
les passants, sur la route, téviteraient
la synagogue naccueillerait pas ta prière.
Et à la fontaine, les vierges aux hanches fermes,
aux seins blancs, cracheraient de dégoût, de crainte ;
et les petits enfants qui ont dit dans leur prière :
« Sois glorifié, ô Seigneur, davoir créé
la terre et les créatures qui la peuplent »
resteraient là à cracher vers ta face céleste,
te chassant à force dimprécations et de pierres.
Oui, ô Seigneur, si tu étais lépreux comme moi,
on te chasserait à coups de pierres.
Quai-je fait, Seigneur, pour que tu ravages dabcès
tout mon corps, comme les crapauds de pustules
en quoi ai-je péché
pour que les mâtins me déchirent entre leurs crocs,
pour nêtre point reçu dans la synagogue,
pour que même tes petits enfants me jettent des pierres,
et pour que les vierges, aux hanches fermes,
avec effroi détournent leur visage de moi.
Aie pitié de moi, ô Seigneur, aie pitié
et si tu peux, purifie-moi de la maladie.
Mais ne me prends pas la parcelle de vie
qui dispense son huile en moi
tu ne la prends ni à la fourmi ni au criquet.
Je sais bien, Seigneur,
que tu es sain parce que je suis lépreux
que nous sommes sortis pareillement du non-être
que mon prosternement te donne de la grandeur,
que mon non-savoir te donne du savoir,
que ma faiblesse te donne de la force,
que ma crasse te donne de la lumière.
Laisse-moi les pleurs, feuilles au gré des vents,
Toi, qui as écrit que je serai nid de serpents
Toi, qui as décidé que je serai un lépreux
Toi, qui as mis dans mon âme cette haine
Toi, qui as voulu que je sois comme lanimal
dans les tanières puantes des forêts
sans petits et sans bonheur
Tu nas pas voulu que je sois comme le jeune arbre,
qui croît vigoureux là où coulent les eaux.
Tu nas pas voulu que jaie une chaumière
et que je puisse entrer dans la synagogue,
que je puisse avoir des enfants turbulents,
une vierge sur le seuil, aux hanches fermes
et des chiens au portail que jexciterais
au passage des lépreux couverts dabcès.
Mais, si tu le veux, écoute mon souhait,
laisse mon être tel quel, non purifié
et accorde-moi une mort ordinaire,
si telle est ta volonté.
Et lorsque je me décomposerai dans la nuit,
bon compagnon de la vermine brunâtre,
grain de blé pour la germination future,
lorsque je mourrai aussi comme les autres
lorsque je ne souillerai plus ta terre, ô Seigneur,
ni ne souillerai plus ta saine broussaille,
ni ne souillerai toutes ces choses-là
créées en six jours dÉcritures
lorsque je mavancerai vers toi, Seigneur,
lorsque mon pus se fera sève pour moi,
pour cette faute davoir été lépreux
Toi, Seigneur, si tu veux me rendre justice :
tous ceux qui mont jeté leur haine
(la haine des forts à lencontre du faible )
oh, ne les envoie pas dans les flammes rouges
oh, ne les soumets pas aux souffrrances des supplices,
mais appelle-les ensemble, tous les hommes
(ceux des champs et des synagogues ),
les passants qui ont évité mon chemin,
les enfants qui mont frappé à coups de pierres,
les chiens qui voulaient déchiqueter mon corps
et laisse-les, Seigneur, renaître à la vie,
une fois encore revivre en ce monde ;
et afin quils sachent ce quest le bonheur
rends-les tous lépreux.
Oui, afin quils sachent ce quest le bonheur,
rends-les tous, ô Seigneur, rends-les tous lépreux.
Quils marchent côte à côte, chiens, hommes, vieilles,
et tous les enfants jeteurs de pierres
Mais pardonne aux vierges à la hanche
de lait immaculé et aux mamelles de lait,
car elles ne voulaient me faire aucun mal,
car elles, Seigneur, ne savaient pas ce quelles faisaient,
et même si elles me fuyaient avec effroi,
moi, je marrêtais
à genoux, sur leurs traces laissées par terre,
je baisais leurs pieds nus.