Parution Janvier 2005
 

 

* Né à Bruxelles en 1945, Marc Deneyer vit près de Poitiers. Musicien et graphiste de formation, après une brève carrière de dessinateur de presse, il se consacre depuis 1982 à une œuvre de photographe très personnelle, pleine de discrétion et de patience, " dans cette frange intime, entre regard et temps ". Il a publié à nos éditions Deux saisons à Poitiers (2001, avec P. D’Ovidio et Claude Pauquet), Ilulissat (2002) et avec Denis Montebello Fouaces et autres viandes célestes (2004). Son travail de photographe est présenté par la Galerie Camera Obscura à Paris. On peut consulter son travail sur :
http://users.skynet.be/deneyer


Marc Deneyer
Kujoyama
Textes et photographies
Janvier 2005, 152 p., 16,5/24 cm — 23,00 Euros.
ISBN 2.86853.418.X

« Sur le mont Haguro la nuit tombait avec la neige, féerique comme un rêve d'enfant. La voiture avait peiné sur les pentes verglacées des derniers kilomètres. On arrivait enfin au Dewa Sanzen jinja ! Le temple des trois montagnes sacrées.
La secte Shugendo s'était installée ici depuis plusieurs siècles dans la pénombre de la forêt de cryptomeria. Le Shukubo, l'hôtellerie du monastère, autrefois destinée aux pélerins de sexe masculin, était maintenant accessible à tous. Monsieur Fujishima m'avait vanté le lieu pour son atmosphère authentique, la beauté des vieux temples couverts de chaume et les renommés Sansai Ryori : les repas végétariens des moines. J'avais aussi deviné, depuis la route qui se faufilait en lacets dans les sugi plusieurs fois centenaires, grâce aux lueurs de la neige endormie, la pagode de bois à cinq étages Goju-No-To dont je me promis de retrouver au plus vite le silence. J'étais au cœur du Japon traditionnel et religieux comme je l'avais longtemps souhaité.»
« — J'entendis les chants graves des moines qui s'élevaient une dernière fois dans la patience des veilleuses puis j'imaginai leurs ombres silencieuses regagnant leurs solitudes. J'enviai leur courage que je ne pus m'empêcher d'opposer à la fragilité du mien. L'atmosphère qui régnait dénouait les âmes. J'oubliai le froid, la neige et la nuit puisqu'il y avait cette immensité et que m'abritaient ceux qui venaient de s'y abîmer.
Dans le monastère endormi les flocons pressés par le vent chuintaient sur le papier des cloisons.
Je photographiai tout le jour à Takao : le froissement des sources, les chemins sans dessein, les stèles accroupies dans les fougères, les marches qui affrontent la forêt, les murets émeraude, ces géants de sugi et surtout cette lumière tombant d'en haut qui éclairait des mêmes bras ouverts les religieuses aux confiseries, les vieux temples de bois, et ce jardin béni, encore transparent de l'hiver, qui accompagnait pour un temps mes rêveries