Parution Avril 2009


 

 

* Bertrand Redonnet est né en 1950 dans la Vienne. Après des études très velléitaires de sociologie à l'Université de Poitiers, il suit un parcours marginal pendant plusieurs années avant de s'installer en Charente-Maritime puis en 2005, en Pologne de l'est, sur la frontière biélorusse où il vit actuellement en exil volontaire, et où il se consacre, un peu tardivement à la littérature. Guitariste et passionné de Georges Brassens il publie en 2001 chez Arthémus Brassens, poète érudit. En 2008 paraît Chez Bonclou et autre toponymes, ouvrage de fiction toponymique, chez Publie.net (éditions numériques animées par François Bon).

 

Bertrand Redonnet
Zozo, chômeur éperdu

Roman
112 p., 14/19.
Avril 2009. ISBN 978.2.86853.516.0
16,00 Euros

«Tout petit homme tout rond avec une tête toute chauve et tellement luisante qu’elle ressemblait à une boule de cristal, Zozo vaquait d’ordinaire à ces diverses occupations de type néolithique : les poules, les lapins, le jardin et le cochon…» Chasseur passionné mais terriblement maladroit, gros mangeur, grand buveur, paresseux par nature ou “ chômeur par goût”, ce rustique d’épinal développe des trésors d’imagination pour échapper au travail contraint et, au zénith des trente glorieuses, mène dans son village d’un Poitou de légende une vie d’oisiveté insoucieuse qui est une véritable injure au bien-penser de ses compatriotes. Scandaleux sans le vouloir certes, mais pas niais au point d’être sans désir de vengeance la risée du pays, il connaîtra la fin de son bonheur dans le grotesque et le tragique à la fois.
Cette vie d’un simple, écrite comme une farce provocatrice, avec cocasserie et allégresse, est aussi — dans la légèreté de l’humour — une fable sans morale apparente — qui tend à notre humaine condition l’éternel miroir sans tain de la littérature.
« Zozo était un homme diablement en avance sur son époque. Un vrai visionnaire. Bien avant les chocs dits pétroliers et les restructurations dévastatrices du grand capital, quand la France gaullienne en pleine vitalité ne comptait dans ses rangs euphoriques qu’une poignée de sans-emploi, Zozo s’évertuait à être un chômeur.
Le mot était alors pris dans une tout autre acception qu’aujourd’hui et avait comme un parfum de rébellion. On n’était pas chômeur parce qu’on avait été vidé un beau matin comme un malpropre, comme un vulgaire outil pour rejoindre ainsi les rangs de millions d’autres gens inutiles et désappointés.
Non. On était chômeur en solitaire. On ne figurait ni dans des statistiques, ni dans des stratégies, ni aux premiers chapitres de la propagande politique. On ne figurait quasiment nulle part, sinon dans le regard cinglant de ses voisins.
Car on était chômeur par goût. Un chômeur déterminé, à contre-courant.
Dans une époque où tout le monde avait besoin de tout le monde, c’est du courage en effet qu’il fallait pour s’afficher oisif.
Au village, Zozo avait donc bien mauvaise réputation, ce dont il se moquait d’ailleurs comme de Collin Tampon, complètement mobilisé par trois passions, dont la sieste chaque jour consciencieusement consacrée, l’été sous la fraîcheur ombragée de ses noyers, l’hiver sous les couettes en plumes d’oie d’un lit douillet.
“ Faire une mérienne ”. Une nécessité régénératrice après le gros déjeuner où Zozo avalait sans coup férir soupe, pâté, rillettes, volaille, lapin ou goret, fromages, gâteaux, fruits, arrosé d’un bon litre et demi de pinard tellement rouge qu’on eût dit qu’il était noir et le tout ponctué d’un grand verre de café au marc d’eau-de-vie et même, les jours de fêtes calendaires, d’un magnifique cigare.
Ce cigare provoquait d’ailleurs la risée indignée des villageois besogneux.
Avant de s’aller coucher dans l’herbe mœlleuse de son allée de noyers, Zozo aimait en effet se pavaner par les chemins, dégustant sans vergogne la fumée bleue de son barreau de chaise.
Tout petit homme tout rond avec une tête toute chauve et tellement luisante qu’elle ressemblait à une boule de cristal, Zozo vaquait d’ordinaire à ses diverses occupations de type néolithique : les poules, les lapins, le jardin et le cochon, son deuxième violon d’Ingres.
Un énorme cochon avec lequel il conversait affectueusement et qui, bien qu’il fût saigné profondément à chaque Toussaint, était invariablement baptisé, cochon après cochon, Pinder.
— Ah, mon vieux Pinder ! Ah, ah, ah, mon bon goret, se réjouissait Zozo en de flatteurs borborygmes, Pinder, t’es beau, I profite, I profite ben… I groussit tranquillement, mon vieux Pinder… Et dans la pénombre du toit, Zozo caressait en même temps que la puissante échine de Pinder, des espoirs de boudins, de rillettes, de jambons, de sauces à la couenne, de petits salés et autres rôtis.
Pinder le cochon était l’idole de la maison — Zozo, sa grosse femme et deux garçons —, le totem adulé grognant dans la pénombre de son lisier et objet de toutes les attentions. Car immolé dans une débauche d’épais fumets, de graisses et de sang cuit dès que les grands oiseaux du ciel filaient vers le sud, là-haut, très haut en forme de triangle qu’on entendait caqueter, que les brouillards s’attardaient plus longtemps sur les prairies et que la lumière sur les feuilles mordorées devenait tellement oblique que les ombres s’allongeaient jusqu’au seuil de la maison, Pinder le goret protégeait toute la famille des pénuries de l’hiver, invariablement et de sa belle mort en apothéose culinaire.
Mais la véritable passion de Zozo, presque sa raison de vivre, c’était la chasse. Il ne pensait qu’à la chasse. Il ne parlait guère que de chasse, il n’était à son aise qu’à la chasse. C’est dire si, de fin mars à septembre, il se languissait au jardin ou au milieu de son abondante basse-cour.
Étant lourd et peu alerte, il parcourait alors la campagne à petits pas prudents.
Il repérait les compagnies de perdreaux, le gîte du lièvre, le terrier de lapins, les vols de ramiers… Il furetait partout, connaissait le moindre chemin, le moindre sous-bois, le moindre pommier de plein-vent rongé par le gui et sous lequel il ferait bon venir à l’affût des litornes, cet hiver
Car Zozo, peinant à marcher et récalcitrant à l’effort, était un chasseur à l’affût : des grives, des palombes, des alouettes, des lapins au sortir d’un terrier… Assis sur le talus moussu d’un sentier forestier, il pouvait attendre là, devant le trou, des heures et des heures guettant que le garenne daigne enfin pointer le bout de son museau.
Et il ne daignait pratiquement jamais.»