|
Parution Avril 2009
|
|||||||||||||||
|
|
|||||||||||||||
![]() |
|||||||||||||||
| Bertrand Redonnet Zozo, chômeur éperdu Roman 112 p., 14/19. Avril 2009. ISBN 978.2.86853.516.0 16,00 Euros |
|||||||||||||||
|
|
|||||||||||||||
| «Tout petit homme tout rond avec une tête toute chauve et tellement luisante quelle ressemblait à une boule de cristal, Zozo vaquait dordinaire à ces diverses occupations de type néolithique : les poules, les lapins, le jardin et le cochon
» Chasseur passionné mais terriblement maladroit, gros mangeur, grand buveur, paresseux par nature ou chômeur par goût, ce rustique dépinal développe des trésors dimagination pour échapper au travail contraint et, au zénith des trente glorieuses, mène dans son village dun Poitou de légende une vie doisiveté insoucieuse qui est une véritable injure au bien-penser de ses compatriotes. Scandaleux sans le vouloir certes, mais pas niais au point dêtre sans désir de vengeance la risée du pays, il connaîtra la fin de son bonheur dans le grotesque et le tragique à la fois. Cette vie dun simple, écrite comme une farce provocatrice, avec cocasserie et allégresse, est aussi dans la légèreté de lhumour une fable sans morale apparente qui tend à notre humaine condition léternel miroir sans tain de la littérature. |
|||||||||||||||
| « Zozo était un homme diablement en avance sur son époque. Un vrai visionnaire. Bien avant les chocs dits pétroliers et les restructurations dévastatrices du grand capital, quand la France gaullienne en pleine vitalité ne comptait dans ses rangs euphoriques quune poignée de sans-emploi, Zozo sévertuait à être un chômeur. Le mot était alors pris dans une tout autre acception quaujourdhui et avait comme un parfum de rébellion. On nétait pas chômeur parce quon avait été vidé un beau matin comme un malpropre, comme un vulgaire outil pour rejoindre ainsi les rangs de millions dautres gens inutiles et désappointés. Non. On était chômeur en solitaire. On ne figurait ni dans des statistiques, ni dans des stratégies, ni aux premiers chapitres de la propagande politique. On ne figurait quasiment nulle part, sinon dans le regard cinglant de ses voisins. Car on était chômeur par goût. Un chômeur déterminé, à contre-courant. Dans une époque où tout le monde avait besoin de tout le monde, cest du courage en effet quil fallait pour safficher oisif. Au village, Zozo avait donc bien mauvaise réputation, ce dont il se moquait dailleurs comme de Collin Tampon, complètement mobilisé par trois passions, dont la sieste chaque jour consciencieusement consacrée, lété sous la fraîcheur ombragée de ses noyers, lhiver sous les couettes en plumes doie dun lit douillet. Faire une mérienne . Une nécessité régénératrice après le gros déjeuner où Zozo avalait sans coup férir soupe, pâté, rillettes, volaille, lapin ou goret, fromages, gâteaux, fruits, arrosé dun bon litre et demi de pinard tellement rouge quon eût dit quil était noir et le tout ponctué dun grand verre de café au marc deau-de-vie et même, les jours de fêtes calendaires, dun magnifique cigare. Ce cigare provoquait dailleurs la risée indignée des villageois besogneux. Avant de saller coucher dans lherbe mlleuse de son allée de noyers, Zozo aimait en effet se pavaner par les chemins, dégustant sans vergogne la fumée bleue de son barreau de chaise. Tout petit homme tout rond avec une tête toute chauve et tellement luisante quelle ressemblait à une boule de cristal, Zozo vaquait dordinaire à ses diverses occupations de type néolithique : les poules, les lapins, le jardin et le cochon, son deuxième violon dIngres. Un énorme cochon avec lequel il conversait affectueusement et qui, bien quil fût saigné profondément à chaque Toussaint, était invariablement baptisé, cochon après cochon, Pinder. Ah, mon vieux Pinder ! Ah, ah, ah, mon bon goret, se réjouissait Zozo en de flatteurs borborygmes, Pinder, tes beau, I profite, I profite ben I groussit tranquillement, mon vieux Pinder Et dans la pénombre du toit, Zozo caressait en même temps que la puissante échine de Pinder, des espoirs de boudins, de rillettes, de jambons, de sauces à la couenne, de petits salés et autres rôtis. Pinder le cochon était lidole de la maison Zozo, sa grosse femme et deux garçons , le totem adulé grognant dans la pénombre de son lisier et objet de toutes les attentions. Car immolé dans une débauche dépais fumets, de graisses et de sang cuit dès que les grands oiseaux du ciel filaient vers le sud, là-haut, très haut en forme de triangle quon entendait caqueter, que les brouillards sattardaient plus longtemps sur les prairies et que la lumière sur les feuilles mordorées devenait tellement oblique que les ombres sallongeaient jusquau seuil de la maison, Pinder le goret protégeait toute la famille des pénuries de lhiver, invariablement et de sa belle mort en apothéose culinaire. Mais la véritable passion de Zozo, presque sa raison de vivre, cétait la chasse. Il ne pensait quà la chasse. Il ne parlait guère que de chasse, il nétait à son aise quà la chasse. Cest dire si, de fin mars à septembre, il se languissait au jardin ou au milieu de son abondante basse-cour. Étant lourd et peu alerte, il parcourait alors la campagne à petits pas prudents. Il repérait les compagnies de perdreaux, le gîte du lièvre, le terrier de lapins, les vols de ramiers Il furetait partout, connaissait le moindre chemin, le moindre sous-bois, le moindre pommier de plein-vent rongé par le gui et sous lequel il ferait bon venir à laffût des litornes, cet hiver Car Zozo, peinant à marcher et récalcitrant à leffort, était un chasseur à laffût : des grives, des palombes, des alouettes, des lapins au sortir dun terrier Assis sur le talus moussu dun sentier forestier, il pouvait attendre là, devant le trou, des heures et des heures guettant que le garenne daigne enfin pointer le bout de son museau. Et il ne daignait pratiquement jamais.» |
|||||||||||||||