Parution Avril 2004


* Antjie Krog est née en 1952 dans la ville minière de Kroonstad, au cœur de l’Afrique du Sud. Issue d’une famille de fermiers afrikaners nationalistes, elle se singularise à l’âge de seize ans en publiant une poésie célébrant l’amitié entre Noirs et Blancs. Un scandale. Dans sa prison Mandela finira par l’apprendre et y trouvera motif d’espoir. Enseignante, mère de quatre enfants, elle se fait connaître par des poèmes à la fois rugueux et riches en métaphores, où l’engagement politique et le féminisme ne se départissent jamais d’un amour profond pour ses proches et pour les paysages de son pays.

Antjie Krog
Ni pillard, ni fuyard

Poèmes traduits et présentés par Georges-Marie Lory.
128 p. 14/19.
2004. ISBN 2.86853.406.6
14,00 Euros


Une énergie phénoménale, c’est ce qui frappe d’emblée à la lecture des poèmes d’Antjie Krog. En découlent deux lignes de force, une acuité de tous les sens et un engagement direct dans la vie de son pays. (…)
Femme de conviction, sa force intérieure lui vient de son enfance à la campagne. L’État Libre d’Orange ! Le nom même de cette province située au cœur de l’Afrique du Sud renvoie aux Boers rebelles qui s’en allèrent fonder une république hors de l’empire britannique, aux mères de famille courageuses et décidées, à une mentalité de pionnier rude au travail. Urbanisés et baptisés Afrikaners au xxe siècle, leurs descendants gardent un attachement profond à la terre. Blanche de langue afrikaans, Antjie Krog naît au moment où se mettent en place les lois ségrégationnistes sous le nom global d’apartheid, et grandit à la ferme dans une famille conservatrice et croyante. Juxtaposition riche en symbole, l’agglomération la plus proche, Kroonstad, prospère sur ses mines d’or. C’est là qu’elle enseignera dans une école pour Noirs. (…)
Antjie Krog n’a pas l’audace gratuite. Elle vit profondément ses aspirations, ses colères et ses joies. Inlassable, elle écrit comme si la révolte devait s’exprimer tous les jours de l’année. Elle a publié dix recueils ( Ni pillard, ni fuyard rend compte de la diversité de ses textes de 1969 à 2003 ) et se taille depuis les années 1990 une place à part dans la littérature afrikaans. À l’instar de ses aînés André Brink et Breyten Breytenbach, Antjie Krog démontre que l’écriture est à la fois survie personnelle et arme de combat universelle. Elle y ajoute une passion pour la culture des Sud-Africains noirs qui remonte à ses années d’enfance. (…)
Extraits de la préface du traducteur
Je suis debout sur un foutu rocher
au bord de la mer à Paternoster
la mer cogne dans l'air ses guirlandes d'écume verte
je regarde sans peur chaque bon dieu de vague
au fond des tripes avant qu'elle ne se brise
le rocher tremble sous mes pieds
les muscles de mes cuisses se bandent
mon bassin expulse ces vieilles résignations
et merde je suis rocher je suis caillou je suis dune
mes nichons chantent un air de cuivre
mes mains cramponnent la Baie du Meurtre et la Baie de la Gueule
mes bras se déchirent d'extase au-dessus de ma tête :
je suis
je suis
le seigneur m'entende
une putain de femme libre.
MAMAN RENTRERA TARD


que je revienne vers vous
fatiguée et sans souvenirs
que s'ouvre la porte de la cuisine je


m'insère avec des ballots de cadeaux hâtifs
dans les couloirs rôdent les rêves
tristes de ma famille les vitres incrustées


de leur langue délaissée à la lumière
crue de la salle de bain me lave les dents
me colle une pilule sur la langue : Agis.


que je passe devant ma fille endormie
ses draps bien aplatis sous le menton
sur la coiffeuse des vers à soie couvés d'or


que je franchisse mes garçons
les poings froncés dans les coussins
leur chuchotement agité blesse la chambre


que je froisse une chemise de nuit dans le tiroir
l'enfile dans le noir empatté derrière ton dos
que m'inonde la chaleur


ne me fais ni poète ni humain
dans l'embuscade de la respiration
je meurs en femme.