Parution Avril 2008



Né en 1944, Paol Keineg s’est fait connaître en Bretagne comme le plus jeune des 17 membres fondateurs de l’Union Démocratique Bretonne (UDB) avant d’être désigné, avec Le poème du pays qui a faim (1967), comme le chef de file de la jeune littérature bretonne. Dénonçant une province colonisée, dans un esprit qu’on a pu rapprocher de celui d’Aimé Césaire, il accompagna par ses textes pendant plusieurs années les révoltes populaires de son pays, avant de s’éloigner et de travailler à une œuvre moins explicitement militante. Vivant aujourd’hui aux États-Unis, également dramaturge et traducteur de l’américain, le poète n’y a rien perdu de sa farouche détermination : ses derniers livres, au style puissant et rude, comme à jamais insurrectionnel, en portent la marque impressionnante. Il a publié entre autres : Chroniques et croquis des villages verrouillés (P.-J. Oswald, 1971), Lieux communs suivi de Dahut (Gallimard, 1974), Oiseaux de Bretagne, oiseaux d'Amérique (Obsidiane, 1984) Terre lointaine (Apogée, 2004) et Là et pas là (Le temps qu'il fait ,2005

Paol Keineg
Les trucs sont démolis

Anthologie 1967-2005. Collection Les Analectes.
Coédition Obsidiane

400 p. 16,5/24.
2008. ISBN 978.2.86853.480.4
28,00 Euros


« Enfin, dira-t-on, la poésie de Paol Keineg est à présent lisible dans son empan ! Et ce volume prouve que pour avoir attendu on n’en est pas moins récompensé ; quelque chose en effet avait disparu du paysage prosodique contemporain puisque près de vingt années de publications manquaient au lecteur d’aujourd’hui — soit une dizaine de livres, et de ceux qui avaient fondé justement la réputation de ce poète, reconnu à 24 ans lorsqu’il publia ce qui sembla à certains un brûlot : Le poème du pays qui a faim ( 1967 ). Il s’agissait plus purement d’une entrée forte dans la poésie, dans l’aventure de la langue, et chez Keineg cela a un sens particulier puisqu’il se débat avec deux idiomes ( sa revendiquée diglossie ! ). Mais quoiqu’il ait écrit et publié dans la langue de sa source finisterrienne ( on en pourra lire dans cette anthologie ), c’est malgré tout dans celle de Corbière, de Guillevic et de Perros qu’il s’échine au travail majeur. Comme en un combat qu’il croit toujours perdu d’avance ( « le peut pas grand-chose de la poésie » ) mais dont les poèmes — ses preuves — attestent que des légendes exemplaires de la constellation celtique à l’affection reconnue pour le porc, les femmes et les oiseaux, c’est bien toujours le même bonhomme ( le « plouc », dixit ) qui depuis la nuit des temps d’avant Arthur se botte l’arrière-train pour comprendre ce qu’il fait là ! D’où cette poésie qui renaude ( parfois crûment ), qui houspille ( soi-même avant tout ), qui se moque mais qui sait tout autant aimer — toutes ses humeurs par quoi le poète pense ( et pèse ) l’homme sous son monde. »
François Boddaert
.
Ma vie en Amérique

 

L’enfant a cinq ou six ans ; il est élevé en français par le père, en anglais par la mère. Il tend un objet vers son père et lui demande comment on dit ça. Le père lui répond. Impatient, le gamin l’interrompt : mais non, dans l’autre français.

L’autre français, j’ai grandi avec. C’était une langue et ça n’était pas une langue. Ma surprise, le jour de la rentrée, quand je constate qu’autour de moi beaucoup ne parlent que l’autre français. Peut-être que je commence à comprendre la façon dont on devient objet de dérision, et quand la honte vous colle à la peau, c’est pour la vie.

Au lycée, quand en cours de français on parle de la mer, le professeur insiste sur l’importance du féminin. La mer, la mère. Ar mor, en breton, est du masculin. Que dois-je en conclure ?
(...)

Le poème du pays qui a faim

 

Bonjour à vous
gens de ces maisons
bonjour bonjour
et permettez
que j’enlève mon chapeau
que je le range avec mes sabots
et puisque me voilà
bonjour au trépied bonjour au sucrier
bonjour au bank débordant d’envers du décor
de dessous de cartes et de courants d’air
bonjour au vaisselier de mon âme où les coqs
pavoisés se parent de la rose des bruyères
dans une odeur de houx
bonjour au sabotier bonjour au cantonnier
bonjour aux lanières tendres des glycines le
long des murs défaits
bonjour au couperet multiple des grêles d’avril
bonjour au cheminement sans fin du sang sous
notre peau
bonjour à vous les forêts qui faites flèche de
tout cime
bonjour à vous lames de vent prises dans le filet
de nos mains
bonjour à la foule des mains de femmes durcies
au feu de l’eau
bonjour à la foule des visages aimés


bonjour à toi
mon peuple et mon pays


légataire de notre éternité
je souhaite vivre et mourir
là où flambent les fagots
dans le brasier des fours de fermes
sur la terre cuite des cheminées d’usines
sous la cendre des après-midi réminiscents
et si j’écris
c’est pour la crête ailée des étables
c’est pour les troupeaux de brebis pleines qui traînent le long des fossés
c’est pour les échafaudages dans les quartiers neufs
c’est pour les yeux de mes frères marqués au fer rouge
(...)

Chroniques et croquis des villages vérouillés

 

Une pointe enfoncée dans la porte.
Nous l’observons depuis des années, tige minuscule sortant de la porte,
idée du porte-manteau, elle s’étire, se fait oblique
pour recevoir l’hypothétique veste fatiguée, la casquette écrasée de vent et de pluie.
Si vous en grattez la rouille, vous verrez poindre une goutte de sang frais.