Parution Avril 2007
 

Photographie Jean-François Bonhomme

* Fred Deux est né en 1924 dans une modeste famille ouvrière. C’est en employé de librairie qu’il découvrira (en 1948 à Marseille) la littérature et la peinture. Rencontre André Breton en 1951, sera quelque temps membre du groupe surréaliste. Dans la solitude de l’atelier et dans un temps non linéaire, se consacrant tout ensemble au dessin, à l’écriture et à la parole (enregistrée sur magnétophone), il construit — par ces trois moyens inséparables — une œuvre entièrement vouée à l’introspection, par nature éloignée des courants esthétiques de l’époque. Le cycle autobiographique publié sous le pseudonyme de Jean Douassot : La Gana (1958), Sens inverse (1963), La Perruque (1969) et Nœud coulant (1971), lui ont conquis un cercle de lecteurs fervents. Comme dans son œuvre graphique, de Gris (1978) à Continuum (2001), il poursuivra ensuite sous son nom la publication de livres où, dépassant "l’autobiographie lardée de rêves", il nous montre des voies possibles pour conjurer la réalité et sortir de soi-même.

 

Fred Deux
Entrée de secours,
1999-2003
Journal
224 p., 15/22.
Avril 2007. ISBN 978.2.86853.479.8
23,00 Euros
Code Sodis : 720 172.3

  « Fred Deux est un écrivain « culte » mais discret, auteur de quelques grands livres autobiographiques comme La Gana (1958, sous le pseudonyme de Jean Douassot). Il est également un dessinateur dont l’œuvre très personnelle s’est accomplie dans une constante fidélité à soi-même. Parvenu dans son grand âge, marqué par « une souffrance qui ne s’explique pas » mais qu’il aime, il a trouvé la force de remonter aux sources essentielles de son existence : l’enfance, la maladie, l’amour, le travail. Il en tire un memorandum — qui ne pose pas seulement les questions de l’art et de l’écriture — très éloigné de la vanité du journal intime. Les pensées quotidiennes y passent sans transition du passé au présent, du dedans au-dehors, d’une observation à un souvenir, d’une réflexion à un rêve, sans ordre apparent, mais non pas sans rigueur. De ce « buisson d’épines » ou pousse « le fruit défendu de la confidence » il fait un véritable manuel de vie ( ou de survie), avec une audacieuse sincérité, mais sans aucune impudeur car dit-il, « c’est en homme pudique que j’ai parlé grossièrement ».
« Je ne sais plus si j'ai dormi ou si, de sauts en sauts, je n'ai pas dessoudé ma vie. On disait ça, là-bas. Là-bas, dans le quartier, dans certaines rues plus que dans d'autres. Il y avait les rues aux maisons grises, au plâtre boursouflé, aux clous rouillés qui abandonnaient leur trou, ne retenant plus rien. Des rues qui s'écroulaient, sans âge, avec des impasses sans lumière, où il faisait bon traîner. On dessoudait sa vie en tombant de l'échelle, après la halte de midi.

Moi qui soudais bien, grattant le métal puis passant à l'aide d'un chiffon de l'acide, mettant l'étain dans la plaie à boucher, frottant avec la toile émeri grise jusqu'à ce que la chair métallique reluise, je n'ai que rarement dessoudé une soudure.

Dans les rues, je me dessoudais. Je ne crois pas m'être plaint pendant mon enfance, jamais non plus durant l'adolescence. D'ailleurs, je ne savais pas me plaindre. J'avais plutôt besoin d'envoyer tout en l'air. Marteau, pinces, niveau. Le marteau parce qu'il enfonce, défonce, oblige le clou, la broche, à céder. La pince, à cause de son grand pouvoir d'arracher. Elle est la compagne du marteau. Le niveau ne force pas, ne contraint pas, ne blesse pas. Il met tout droit, d'aplomb et l'on voit d'un seul coup d'œil ce qui est de traviole. Avec lui j'ai eu des ennuis personnels. Il était plus acide que du vitriol. Il obligeait à refaire, à reprendre depuis le commencement.

Les rues où je marchais étaient de traviole et je n'y voyais aucun mal. Les angles n'étaient pas des pièges où l'on se prenait

Cette nuit, j'ai baladé ma tête partout où la nuit permet de marcher. J'ai fait une liste ave le nom des rues. Je croyais avoir fait le compte quand subitement une averse vint, m'obligeant à corriger. Plus je m'enfonçais dans l'inextricable labyrinthe, plus je descendais. Je croisais mes égoûts, marchais dans une eau grasse.
J'ai émergé sur le coup de 5 heures du matin, allongé dans mon lit, entendant la ville remuer. La ville ! La Châtre, une ville ? Oui, une ville. Je me tournais, me retournais en évitant de faire crier les ressorts. J'étais raide comme une poutre. J'étais prêt. Est-ce que je sais que ma vie est terminée ? À quels signes ? J'en fais plus qu'il y a dix ans. Ce n'est pas ça.
Il faut faire attention de ne pas se dessouder. On peut continuer avec une soudure branlante, ça se répare.
Je me suis dit, un jour... Où étais-je ? J'étais surtout mal en point. Je m'étais dit que plus rien ne serait comme avant. Avant était un mirage ? Était-ce si bien dans cet avant ?
J'ai cherché mon chemin, comme j'aimais chercher la sortie dans le nœud des ruelles de mon coin. Je ne trouvai rien. J'ai une mémoire qui refuse. Ce n'était pas dans mon quartier, pas non plus à la librairie, alors où ?
Fermer les yeux aide beaucoup. Des odeurs montent, la lumière se déchire sous la pression d'un vouloir qui exige sa part.