Parution Avril 2004


* Gérard Farasse est Professeur de littérature française à l’Université du Littoral ( Dunkerque ) où il anime le Laboratoire Modalités du fictionnel. Il dirige également la Revue des Sciences Humaines ( Université de Lille-III ), dont il s’occupe avec Alain Buisine et Dominique Viart. Il anime en outre le Comité de lecture Lettres et Arts des Presses Universitaires du Septentrion. Il a participé à l’édition des Œuvres Complètes de Francis Ponge pour la Bibliothèque de la Pléiade. Il a collaboré à de nombreuses revues dont Communication, Europe, L’Infini, Littérature, Le Nouveau Recueil, La Nouvelle Revue Française.
Auteur de plusieurs essais littéraires, Gérard Farasse écrit aussi des textes non critiques dont le premier volume, Exercices de rêverie, paraît aux éditions L’Improviste, au printemps 2004.
Tout en continuant à travailler sur ses proses quelconques, il prépare un essai sur Jean Follain.

Gérard Farasse
Belles de cadix et d'ailleurs

Proses.
120 p. 14/19.
2004. ISBN 2.86853.392.2
14,00 Euros


Éros, l’enfant joueur, le petit dieu ailé– et volage – fait flèche de tout bois. Peut-être est-ce cela, écrire : décocher des traits pour faire entrer les objets dans la ronde, dans le monde. Ils apparaissent ; ils disparaissent. Ils sortent des coulisses ; ils y retournent. Trois p’tits tours et puis s’en vont. La scène ne reste jamais longtemps vide. Il y en a tant et tant qui ne demandent qu’à occuper la place de l’objet désirable.
Sans doute est-ce pourquoi ce livre déborde. Il déborde de femmes, comme autant d’intensités que les mots ont sauvées : une belle ténébreuse, sainte Blandine, la femme-reptile, une voyageuse, sainte Thérèse ( de Lisieux, hélas ), une chinoise, Diane, la Felice de Franz Kafka, la Vierge Marie ( trois fois, comme il se doit ), Fréda, une hôtesse de l’air, Aziyadé, une joueuse de cerf-volant, la timbalière Aïko, sans oublier, bien sûr, la belle de Cadix. Toutes celles qui peuplent le monde, en somme. Sur la terre comme au ciel.
Écrivant Belles de Cadix et d’ailleurs, Gérard Farasse n’a pas eu d’autre dessein que de fixer des sensations incertaines, des scènes singulières, des rencontres improbables, tous ces menus événements qui se trament dans l’ordinaire de nos journées et — à qui sait les surprendre — en désorientent la monotonie. Autant d’encoches psychiques, autant de battements de cœur.
Ces petites proses, ou bouffées d’émotion, constituent une manière d’encyclopédie des interstices.
 

Y a-t-il geste plus émouvant que celui de cette jeune femme dressée sur la pointe des pieds et qui s'efforce de caser sa valise, là-haut, dans le filet, au-dessus de la place qu'elle occupera dans le wagon ? Elle se déplie complètement, comme une plante se développe en accéléré dans les documentaires botaniques à vocation pédagogique, et s'offre pleinement à la vue, sauf, maintemant, le haut du corps, qui est caché par son bagage; mais cette occultation provisoire est largement compensée car son effort découvre un peu de peau encore enfantine qui fait comme une éclaircie entre le bolero et la ceinture. La bonne éducation voudrait qu'on se précipite aussitôt pour l'aider mais se priverait-on sans regret de la vision touchante de ces poignets graciles que met en valeur la maligne pesanteur de la valise ? Aussi reste-t-on assis, à admirer leur finesse. On gâche aussi une occasion facile de faire connaissance, mais les plaisirs de la contemplation ne le cédent en rien à ceux, éphémères et grossiers, du contact.