Parution Avril 2006

* Françoise Pétrovitch est née à Chambéry en 1964. Elle vit et travaille à Cachan et enseigne à l’École supérieure Estienne. Son travail est régulièrement exposé depuis une dizaine d’année en France et à l’étranger (Paris, Belfort, Rome Turin, Arles, Bruxelles, etc…). Ses œuvres sont présentes dans diverses collections publiques telles que celle de la Bibliothèque Nationale, de la Ville de Paris, du Musée de la Poste et de la bibliothèque du Centre Georges Pompidou. Trois catalogues d’exposition lui ont été consacrés dont le plus récent en 2003 aux éditions Sémiose avec un texte de M. Nuridsany : Françoise Pétrovitch. Et elle est l’auteur de nombreux livres d’artiste en autres : J’ai travaillé mon comptant (éd. Un sourire de toi), Tenir debout (éd. Filigranes, 2004).
*Éric Pessan est né en 1970 à Bordeaux, il vit et travaille près de Nantes. Il a publié L’effacement du monde (éd. de la Différence, 2001), Chambre avec gisant (éd. de La Différence, 2002), Les géocroiseurs (éd. de La Différence, 2004).

Françoise Pétrovitch & Éric Pessan
Sage comme une image
Fiction traversée par quelques œuvres de Françoise Pétrovitch.
2006, 176 p., 16,2/23 cm — 32,00 Euros.
ISBN 2.86853.460.0 – Coédition Les Pérégrines.

À partir d’objets familiers, de nouvelles du jour, de récits de vies ordinaires dont elle s’empare, Françoise Pétrovitch pratique la transformation à vue, l’enchantement, le trouble, l’association libre, et nous fait perdre pied : observation, légèreté et subtilité alliées à une pointe de perversité, de malice et de vivacité et nous glissons d’un monde à l’autre sans nous en apercevoir, l’étrange devient évidence et notre ombre un drôle d’animal. L’écriture d’Eric Pessan dans cette courte nouvelle qui se tisse en écho avec les œuvres de l’artiste, prend elle-même ici des chemins de traverse et nous emporte dans son propre registre, jouant en contrepoint, pour ouvrir sur l’envers possible du monde. C’est ainsi que ce livre devient au fil des pages, le récit d’une double pénétration dans l’image : celle d’une œuvre qui se développe et affirme son caractère d’étrangeté, et celle parallèle d’une écriture autonome qui se joue des images dans la double dimension du réel et du rêve.
« Un regard de biais : Ils ont effacé toutes traces de ce qui s’est passé ici ; avec un soin vigilant, ils ont détruit les indices, ils ont gommé les empreintes, et se sont contraints à perdre leur mémoire. Récemment ils ont achevé le travail, ils soufflent d’agacement en parlant de ma sœur, à elle la faute, à elle l’erreur. Le doute, ils l’ont méticuleusement concassé, déchiqueté, annihilé. Ils ont dominé leur perplexité, l’ont laminée, enterrée, broyée. Se sont offert une mémoire toute neuve et c’est comme si rien n’avait eu lieu. Rien, personne, jamais, nulle part. Presque comme si ma sœur n’avait pas existé. A table, ils s’efforcent d’éviter la chaise vide, le creux, l’abîme. Elle a eu tort, j’entends parfois, et je peine à mâcher. Moi, qui ne vois qu’elle, la chaise inoccupée avec, flottante et scintillante, la silhouette vaporeuse de ma sœur en surimpression. Comme un tournoiement de poussières dans une lumière rasante. Comme une concrétion d’air et de souffles. Sûr que si je me penchais au-dessus de sa chaise, je m’asphyxierai, sûr qu’il n’y a plus une molécule d’oxygène en suspension. Les photos où elle apparaissait ont disparu du buffet et des tables de chevet ; plus aucun danger de penser à elle en croisant par mégarde son image obsolète. Moi, je n’efface rien, je sais que je serai la prochaine.


Le déjeuner du samedi : Dans le brouhaha des mastications, tonton, une nouvelle fois, me prend sur ses genoux. Il demande si peu mon avis, agrippe mon bras, me tire à lui et m’assoit sur ses cuisses. Papa, maman, papi, mamie, tout le monde moque mon cri de surprise et mon regard d’animal paniqué. M’enfuir si je peux, mais il me serre. Ses doigts entourent mon bras, me cadenassent d’une poigne que je ne suis pas de force à délier. De nouveau, je crie. Trop fort, puisque papa me dit de me taire. Je lui casse les oreilles, me dit papa. On ne s’entend plus, me reproche papi. Un vrai vermisseau, remarque tonton, et il pose sa large main sur ma cuisse.
Gracieuse, d’un blanc ondoyant, elle apparaît, je la distingue parfaitement sur le chemin. Elle est femelle, je le ressens. Elle trotte vers la maison, ne se presse pas, on dirait plutôt qu’elle se place volontairement dans mon champ de vision, face à la fenêtre, sa tête visible entre les rideaux. Elle regarde au loin, son museau frémit, un soubresaut des muscles fait comme une vague sous son pelage laiteux. Vient-elle me délivrer ?
Une vraie sauvage, minaude tonton à mon oreille, pas moyen d’avoir un câlin. Et sa main gauche toujours sur ma cuisse alors que de la droite il enserre mon bras. A table, ma détresse n’a aucune consistance, mes pleurs sont transparents, inodores, les conversations ont repris. Je ne veux pas pleurer, je ne veux pas me faire traiter de chochotte. Je me tords et tonton resserre la pression sur mon bras, je laisse échapper un petit gémissement de douleur. Personne ne relève la tête de son assiette, je pourrais tout aussi bien ne pas exister. J’ai mal, je hurle, Lâche-moi. Papi rigole. Maman rigole. Papa aussi. Mamie se lève pour desservir. Lâche-là, fait-elle, elle nous casse les oreilles.
Exposition des œuvres de Françoise Pétrovitch à la Fondation pour l’art contemporain, Espace Écureuil, Place du Capitole à Toulouse du 8 avril au 20 mai 2006.