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Cest précisément cet appel qui entraîna tous les événements qui suivirent. Sil ne sétait pas produit, je serais peut-être encore dans ma tanière à écouter Aznavour. Javoue que lappel a flatté mon ego, qui à lépoque était plutôt abattu. Celui qui me téléphonait nétait autre que le directeur du fameux journal. Même si la ligne éditoriale de celui-ci nétait pas ma tasse de thé, je sentais que le fait de travailler là-bas maiderait à écarter les fantômes qui commençaient à me tourner autour. Cela faisait six mois que je mefforçais jour et nuit décrire sur un sujet que je maîtrisais à peine. Terminer cette satanée thèse sans travailler tout de suite, cela voulait dire courir le risque de tomber dans une dépression sévère pour cause de vacuité soudaine. Ce sont des raisons comme celles-ci qui mont conduit à accepter loffre. Tout commença par un entretien dans les bureaux du groupe Dull qui était, à lépoque, le tout nouveau propriétaire du journal.
Quelques secondes après le coup de téléphone de Baeza, jeus le pressentiment davoir commis une erreur. Tels des spectres, toutes les images associées au groupe Dull pour le commun des mortels commencèrent à apparaître dans ma tête. Tout dabord le visage dur de son propriétaire, Domingo Dull, avec son goitre, sa calvitie débutante et ses yeux de requin futé. Ensuite, les épisodes dans lesquels « Don Domingo » avait montré clairement quil incarnait le pouvoir de fait le plus effrayant du pays et quil était le bras droit politico-financier du pinochetisme récalcitrant. Quest-ce que jallais bien faire dans un journal lui appartenant ? Je nai pas tardé à me sentir coupable. De quel droit Jorge Ogarian se permettait-il de juger ? pardon pour lusage de la troisième personne. Navait-il pas peur dêtre un chômeur pédant et cultivé ? Est-ce quon appelait beaucoup de gens pour leur offrir du travail ? Cétaient des questions de pur bon sens.
Mais toi tu me connais et, comme on pouvait sy attendre, le bon sens ne sest pas imposé. En revanche, ma conscience professionnelle commença à me faire éprouver dhorribles scrupules. Plus précisément, je sentais que je sabordais toutes les bonnes intentions que javais cultivées pendant mes cinq ans détudes. À cette époque-là, je croyais formellement avoir trouvé ma vocation : je me sentais
appelé vraiment à nêtre pas moins que le dépositaire de la société civile en matière dinformation. Dans cette disposition mentale, mon entretien avec Baeza consistait presque à dialoguer avec les forces obscures. Durant lintervalle entre la fin de lappel téléphonique et la réunion dans le bâtiment des Entreprises Dull, mon esprit ne se reposa pas un instant. Je mimaginais en train de signer des contrats avec des clauses aberrantes sous le regard de squale de Don Domingo. Cette nuit-là, je me suis réveillé plusieurs fois avec la sensation angoissante que jétais sur le point de détruire ma vie. Jétais harcelé par les phrases que répétait sans cesse mon frère Nicolas. Tu sais, Nicolas est directeur de production dans la compagnie de télévision par câble de Dull. Ses commentaires faisaient invariablement allusion à des politiques du travail ravageuses et à des licenciements massifs la veille de Noël.
Enfn, tout me prédisposait à une nuit de cauchemars. Figure-toi, je me suis souvenu de cette scène du film Le Parrain III. Tu te rappelles que Michael Corleone reçoit du Vatican lOrdre de Saint-Sylvestre pour avoir donné cent millions de dollars à la banque de la Curie ? Tu ten souviens sûrement, on en a discuté ensemble. En fait, quelques jours plus tôt, une photo de Domingo Dull était sortie dans le journal au moment où il recevait cette même distinction des mains du Pape pendant son dernier séjour à Rome. La paranoïa était en marche. À cela, tu dois ajouter les rumeurs qui courent toujours dans les couloirs de la politique. Si tu ne les as pas entendues, je te mets au fait : il y a quelques années, un journal de gauche assurait que la compagnie maritime du groupe Dull avait prêté lun de ses navires pour servir de prison flottante. Concrètement, on accusait Domingo Dull davoir été complice des tortures qui y avaient été perpétrées. Certaines versions vont même plus loin et prétendent quon a fait disparaître certains prisonniers depuis le bateau en question. Lhistoire ne fut jamais démentie, elle acquit ainsi une crédibilité qui naurait pas lieu dêtre si les affaires du conglomérat étaient menées avec un minimum de transparence.
Grâce à lanalyse de mes actes pendant ces jours amers, je comprends pourquoi jai été emporté dans cette spirale. Lair saturé de fatalisme de mon petit appartement menvahissait. Imagine : à peine sorti dans la rue, je fumais au moins un paquet de cigarettes par jour et je passais mes journées à lire Ortega. Même si ses écrits affichent de la vitalité, en réalité, derrière les apparences, jai cru percevoir une soumission démotivante à lidée de destin. Dun autre côté, ma fixation sur la musique dAznavour naidait pas non plus : Il faut savoir encore sourire / Quand le meilleur sest retiré / Et quil ne reste que le pire / Dans une vie bête à pleurer / Il faut savoir, coûte que coûte / Garder toute sa dignité / Et malgré ce quil nous en coûte / Sen aller sans se retourner / Face au destin qui nous désarme / Et devant le bonheur perdu / Il faut savoir cacher ses larmes / Mais moi, mon cur, je nai pas su
Enfin, écouter Il faut savoir toute la journée eut leffet dun poison. Mais que faire, je venais de découvrir quAznavour était dorigine arménienne et, à lépoque, jétais possédé par un désir malsain : javais un goût démesuré pour la récupération de tout ce qui avait un lien avec mes ancêtres arméniens. Dailleurs, jétudiais ce que je trouvais sur le génocide de 1915 cruellement perpétré par lEmpire ottoman. Tu comprendras que dans ces conditions javais peu de possibilités de rejeter la proposition dAndrés Baeza. Soit je sortais de mon gourbi, soit je me jetais par la fenêtre avec Aznavour et Ortega. »
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