Parution Mai 2004

 

* Jean-Pierre Abraham ( 1936-2003 ) a publié trois livres en trente ans : Le Vent ( 1957 ), Armen ( 1967 ) et Le Guet ( 1986 ) sans jamais cesser de se consacrer à l’écriture. Débutant à partir de 1993 une seconde « carrière » littéraire, il a donné plusieurs ouvrages en collaboration avec des photographes et des peintres (dont trois avec Vonnick Caroff à nos éditions ) et trois récits, en tous points remarquables : Fort-Cigogne, Port-du-Salut et Ici présent ( Le temps qu’il fait, 1996, 1999 et 2001 ). Son dernier livre, Au plus près, paraît aux éditions du Seuil, en même temps que le présent recueil.

Jean-Pierre Abraham
La place royale

Contes et récits.
112 p. 12/19.
2004. ISBN 2.86853.408.2
14,00 Euros

 Voici sans doute la meilleure façon d’entrer dans l’univers singulier d’Abraham : des récits brefs, qu’on peut lire d’un coup, où s’impose sans délai la clarté de l’évidence. Si l’un de ces textes, le plus récent, donne son titre à l’ensemble, n’est-ce pas d’ailleurs pour suggérer que tout instant, tout lieu – faubourg venteux, îlot désert, vieux canot, champ de foin – peut accéder au statut de « place royale » par la grâce de l’écriture ?

( Sept récits inédits ou parus en revues : Les yeux de l’amour, La place royale, Avant l’hiver, Tévennec, Rendez-vous à Ouessant, Aller aux Étocs et Barnabé l’habile. )
Un Prospectus hors-série consacré à Jean-Pierre Abraham paraît en même temps que le livre (envoi gratuit sur demande).
« Où se placer ? Partant de chez elle, elle arriverait normalement par la rue Édith-Cawell, traverserait le jardin comme d’habitude, pour gagner la rue Hoche et la faculté. Je ne pouvais pas rester ici, en plein milieu, elle me verrait de loin, ferait peut-être demi-tour, il valait mieux se tenir en haut, près du Palais, un peu sur le côté, de là je la verrais venir, j’attendrais qu’elle soit bien engagée dans le jardin, alors je descendrais le grand escalier. Mais fallait-il donc, encore une fois, tout calculer ? Fallait-il que la rencontre se fasse là, solennelle ? Ce jardin, je voulais toujours qu’on le traverse en plein milieu, que l’on s’avance ensemble aux yeux du monde, en une sorte de cérémonie furtive, ralentissant le pas, pressentant sans doute que la vraie cérémonie n’aurait jamais lieu ?

La place s’animait un peu. Devant le Palais des gens passaient, pressés, allant au travail. Ils ne devaient pas s’étonner vraiment de voir quelqu’un faire les cent pas derrière la balustrade, je ne faisais rien de mal, le regard qu’ils me lançaient était indifférent. Assez précis cependant pour qu’ils s’en souviennent, si d’aventure survenait un incident quelconque à cet endroit, pour qu’ils puissent dire : il était là, je l’ai vu, il avait un air étrange. À chaque regard mon cœur se serrait un peu plus. »