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Parution Mai 2008
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Jacques Chauviré
La terre et la guerre Roman. Mai 2008. 416 p., 15/22 cm. 30,00 Euros. ISBN 978.2.86853.502.3 |
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INITIALES Le Prix Mémorable des libraires indépendants Initiales salue la réédition dun auteur malheureusement oublié, dun auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou dun inédit ou dune traduction révisée, complète dun auteur. |
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« Clef de voûte de l'univers romanesque de Jacques Chauviré et, sûrement, son roman le plus ambitieux, La terre et la guerre ne dépaysera pas les lecteurs de l'écrivain médecin : La Saône n'est pas loin et plusieurs des personnages ont plus qu'un air de famille avec ceux de ses autres récits. L'action y débute le 23 août 1914 dans une région de Bourgogne, la Dombes, un domaine, la Bervillière, et au sein d'une famille d'apparence solide, les Calvière. Tout au long de cette fresque attentive à chacune de ses figures, et bien que le lecteur n'en soit jamais le témoin direct, c'est pourtant bien le front de l'Est qui dispute leur première place aux protagonistes. Même si, au bout du compte et de quatre années, la guerre n'est plus, pour chacun, que ce qu'il en a rapporté : un journal tenu sur place, une méchante blessure, une citation, un morceau d'obus fiché dans un poumon. Il s'agit ici de la guerre vécue depuis l'arrière, par les femmes, les paysans et ceux qui en sont revenus, dans tous les sens du terme. Mais au-delà de l'évocation d'une époque qui se fissure, le roman sait aussi, par endroits, se révéler rétrospectivement visionnaire en dévoilant la formidable force d'entraînement de la guerre, et pas uniquement pour l'industrie d'armement ou la marbrerie funéraire. Font irruption, par le biais des conversations et choses vues « à la ville », des bribes puis des pans entiers du monde appelé à remplacer celui dont maint signe indique que son temps est accompli. Et pourtant. S'il est des glissements de terrain irréversibles, semble nous confier l'auteur en guise d'épilogue, sur le sol bientôt aplani « rien n'a cessé d'être, ou tout va recommencer ».
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«Le 23 août 1914 Jérôme Calvière se rendit suivant son habitude dominicale au cimetière de Saint-Martin. Le temps était beau. Une journée lumineuse et chaude sannonçait et la brume se levait des bois, des champs et des étangs.
Il était tôt. Jérôme Calvière sétait toujours levé de bonne heure. Maintenant il avait atteint lâge où le sommeil devient plus capricieux et les récents départs de son fils et de son gendre aux armées nétaient pas faits pour lui rendre les nuits plus paisibles. Sa femme, Lucie, impatiente de partir pour la messe et de se recueillir à léglise avant loffice, avait elle aussi quitté la maison. Ainsi étaient-ils tous les deux allés vers ce quils estimaient être leurs devoirs respectifs. De la Bervillière jusquau village, la route, sur une levée, longeait les étangs. Des ajoncs, des sagittaires, des carex foisonnaient sur leurs bords. Cétait la Dombes, pays plat, darbres, de prés et deaux immobiles. Au loin, Saint-Martin ramassait les quelques maisons de son bourg auprès dun carrefour et parsemait les fermes aux toits rouges de ses hameaux au-delà des étangs, derrière des rideaux de peupliers, de saules et de frênes. Le village de Saint-Martin ressemblait à beaucoup dautres villages de Dombes. Construit à un croisement de routes, sa place, bordée de maisons pauvres, dessinait un quadrilatère grossier, ouvert aux vents venant de Trévoux, de Lyon, de Bourg ou de Pontneuf, qui soufflaient avec aisance sur ce plateau que des ébauches de croupes nondulaient quà peine. Si le pisé des murs était demeuré apparent, sa couleur ocre eût peut-être conféré au village une note pittoresque. Mais il avait fallu compter avec les pluies dautomne dont le ruissellement sur les façades eût entraîné le matériau trop friable. Alors les maçons avaient eu recours à des crépis qui, vite ternis, salissaient tout. Les magasins, la boulangerie Bourron, la charcuterie Hafner, lépicerie Mouillard ne portaient pas denseignes et les boutiques nétaient quune pièce de ces maisons, rez-de-chaussée sombres, parcimonieusement équipés dune banque, dun étal ou détagères. Jérôme avait marché dun bon pas. Lorsquil déboucha sur la place, sept heures sonnaient au clocher. Des femmes se pressaient vers léglise. Il salua, au passage, Mouillard qui était sur son seuil et sengagea dans le chemin du cimetière après avoir jeté un coup dil, comme chaque dimanche, à une maison délabrée qui occupait lun des angles de la place. Jérôme y était né en 1856. Son père y avait ouvert un bazar après avoir fait de mauvaises affaires à Trévoux dans un atelier de tissage de soie. Avec son frère, il avait passé là son enfance. Maintenant, la maison était abandonnée, et, depuis plusieurs années, il avait demandé à Me Rouquier, le notaire de Pontneuf, de bien vouloir entrer en relation avec le propriétaire pour savoir si celui-ci serait disposé à vendre cet immeuble auquel Jérôme se trouvait attaché par des liens fort anciens. À leur dernière rencontre, Rouquier avait laissé entendre quon touchait au but. Puis la guerre était survenue À cinq cents mètres de la place le cimetière coiffait une butte. Jérôme gravit la courte pente, poussa la barrière de fer et pénétra dans le cimetière. Cétait un enclos modeste. Depuis quelques années les paysans en négligeaient lentretien. Le village se dépeuplait avec lenteur. Pourtant on y mourait presque toujours chez soi et, pour la plupart, la fidélité à la maison et à la terre demeurait absolue. On se soignait à sa manière, comme on pouvait, et les veufs ou les veuves, sans enfants, sans voisins, attendaient la mort, solitaires, dans les lits de leurs masures, les yeux mi-clos, en sachant bien que la seule vérité ne pouvait surgir que du sol où lon avait vécu, travaillé et souffert. Lyon, Bourg, les villes ? Cétait loin ! Lhôpital ou lhospice ? Être soigné par les autres, exhiber son agonie, abandonner la ferme, quitter le fourneau, larmoire, lhorloge qui sonnait les heures ? Jamais. Et il y avait aussi la basse-cour, les lapins, les chèvres et les bêtes demandaient à être servies jusquà la mort. Le plus souvent, la pauvreté se prolongeait au-delà de celle-ci. De là résultaient cette grande inégalité dans les tombes et cette alternance, au long des allées, de quelques caveaux cossus surmontés de monuments où, au-dessous des inscriptions funéraires dorées brillaient des croix de faïence, et des fosses à demi effondrées que lherbe et les ronces envahissaient. Des lambeaux de rubans seffilochaient aux armatures des couronnes, des noms, gravés parmi des larmes dargent sur des plaques en forme de cur, jonchaient le sol, et des pierres grises, tachetées de lichens, usées, sinclinaient comme si une lourde fermentation en eût soulevé les assises. De loin en loin, un enterrement récent, une fidélité plus profonde redonnaient à la terre un semblant de fraîcheur. Mais, jamais comme en ce jour, Jérôme navait eu limpression que ce sol était vieilli. On aurait dit que la modicité des corps qui se fondait en lui était incapable den faire resurgir la jeunesse. Jusquici il avait glissé devant ces choses sans trop sen apercevoir, et ce matin encore, bien quil en fût frappé, il ne sy attarda guère. Il marcha droit jusquà « sa » tombe et lorsquil y fut parvenu, il simmobilisa et se découvrit.» |
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