Parution Mai 2008
 

 

Jacques Chauviré est né en 1915 près de Lyon où il a fait ses études. Il a été médecin généraliste pendant quarante ans à Neuville-sur-Saône où il est mort en 2005. En littérature, il fut l'ami de Jean Reverzy (qui avait été son condisciple), de Claude Roy et d'Albert camus (qui fit publier en 1958 son premier livre, Partage de la soif — réédité en 2000 par Le Dilettante.
Auteur de quatre autres romans publiés initialement par Gallimard : Les passants (réédité en 2001 par Le Dilettante), La confession d'hiver (réédité par Le temps qu'il fait en 2007), Passage des émigrants (réédité en 2003 par Le Dilettante), Les mouettes sur la Saône (réédité en 2004 par Le temps qu'il fait), et de deux recueils de nouvelles : Rurales (avec des illustrations de Jacques Truphémus, Maison du Livre de Pérouges, 1983) et Fins de journées (Le Dilettante, 1990).
Nos éditions ont fait paraître en 2003 son ultime récit, Élisa, ainsi que l'année suivante, son Journal d'un médecin de campagne, demeuré inédit jusqu'alors et un recueil de nouvelles Massacre en septembre (2006)

Jacques Chauviré
La terre et la guerre
Roman.
Mai 2008. 416 p., 15/22 cm. — 30,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.502.3

PRIX MÉMORABLE
INITIALES


Le Prix Mémorable des libraires indépendants Initiales salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée, complète d’un auteur.

« Clef de voûte de l'univers romanesque de Jacques Chauviré et, sûrement, son roman le plus ambitieux, La terre et la guerre ne dépaysera pas les lecteurs de l'écrivain médecin : La Saône n'est pas loin et plusieurs des personnages ont plus qu'un air de famille avec ceux de ses autres récits. L'action y débute le 23 août 1914 dans une région de Bourgogne, la Dombes, un domaine, la Bervillière, et au sein d'une famille d'apparence solide, les Calvière. Tout au long de cette fresque attentive à chacune de ses figures, et bien que le lecteur n'en soit jamais le témoin direct, c'est pourtant bien le front de l'Est qui dispute leur première place aux protagonistes. Même si, au bout du compte et de quatre années, la guerre n'est plus, pour chacun, que ce qu'il en a rapporté : un journal tenu sur place, une méchante blessure, une citation, un morceau d'obus fiché dans un poumon. Il s'agit ici de la guerre vécue depuis l'arrière, par les femmes, les paysans et ceux qui en sont revenus, dans tous les sens du terme. Mais au-delà de l'évocation d'une époque qui se fissure, le roman sait aussi, par endroits, se révéler rétrospectivement visionnaire en dévoilant la formidable force d'entraînement de la guerre, et pas uniquement pour l'industrie d'armement ou la marbrerie funéraire. Font irruption, par le biais des conversations et choses vues « à la ville », des bribes puis des pans entiers du monde appelé à remplacer celui dont maint signe indique que son temps est accompli. Et pourtant. S'il est des glissements de terrain irréversibles, semble nous confier l'auteur en guise d'épilogue, sur le sol bientôt aplani « rien n'a cessé d'être, ou tout va recommencer ».

«Le 23 août 1914 Jérôme Calvière se rendit suivant son habitude dominicale au cimetière de Saint-Martin. Le temps était beau. Une journée lumineuse et chaude s’annonçait et la brume se levait des bois, des champs et des étangs.
Il était tôt. Jérôme Calvière s’était toujours levé de bonne heure. Maintenant il avait atteint l’âge où le sommeil devient plus capricieux et les récents départs de son fils et de son gendre aux armées n’étaient pas faits pour lui rendre les nuits plus paisibles.
Sa femme, Lucie, impatiente de partir pour la messe et de se recueillir à l’église avant l’office, avait elle aussi quitté la maison. Ainsi étaient-ils tous les deux allés vers ce qu’ils estimaient être leurs devoirs respectifs.
De la Bervillière jusqu’au village, la route, sur une levée, longeait les étangs. Des ajoncs, des sagittaires, des carex foisonnaient sur leurs bords. C’était la Dombes, pays plat, d’arbres, de prés et d’eaux immobiles. Au loin, Saint-Martin ramassait les quelques maisons de son bourg auprès d’un carrefour et parsemait les fermes aux toits rouges de ses hameaux au-delà des étangs, derrière des rideaux de peupliers, de saules et de frênes.
Le village de Saint-Martin ressemblait à beaucoup d’autres villages de Dombes. Construit à un croisement de routes, sa place, bordée de maisons pauvres, dessinait un quadrilatère grossier, ouvert aux vents venant de Trévoux, de Lyon, de Bourg ou de Pontneuf, qui soufflaient avec aisance sur ce plateau que des ébauches de croupes n’ondulaient qu’à peine.
Si le pisé des murs était demeuré apparent, sa couleur ocre eût peut-être conféré au village une note pittoresque. Mais il avait fallu compter avec les pluies d’automne dont le ruissellement sur les façades eût entraîné le matériau trop friable. Alors les maçons avaient eu recours à des crépis qui, vite ternis, salissaient tout. Les magasins, la boulangerie Bourron, la charcuterie Hafner, l’épicerie Mouillard ne portaient pas d’enseignes et les boutiques n’étaient qu’une pièce de ces maisons, rez-de-chaussée sombres, parcimonieusement équipés d’une banque, d’un étal ou d’étagères.
Jérôme avait marché d’un bon pas. Lorsqu’il déboucha sur la place, sept heures sonnaient au clocher. Des femmes se pressaient vers l’église. Il salua, au passage, Mouillard qui était sur son seuil et s’engagea dans le chemin du cimetière après avoir jeté un coup d’œil, comme chaque dimanche, à une maison délabrée qui occupait l’un des angles de la place.
Jérôme y était né en 1856. Son père y avait ouvert un bazar après avoir fait de mauvaises affaires à Trévoux dans un atelier de tissage de soie. Avec son frère, il avait passé là son enfance. Maintenant, la maison était abandonnée, et, depuis plusieurs années, il avait demandé à Me Rouquier, le notaire de Pontneuf, de bien vouloir entrer en relation avec le propriétaire pour savoir si celui-ci serait disposé à vendre cet immeuble auquel Jérôme se trouvait attaché par des liens fort anciens. À leur dernière rencontre, Rouquier avait laissé entendre qu’on touchait au but. Puis la guerre était survenue…
À cinq cents mètres de la place le cimetière coiffait une butte. Jérôme gravit la courte pente, poussa la barrière de fer et pénétra dans le cimetière. C’était un enclos modeste. Depuis quelques années les paysans en négligeaient l’entretien. Le village se dépeuplait avec lenteur. Pourtant on y mourait presque toujours chez soi et, pour la plupart, la fidélité à la maison et à la terre demeurait absolue. On se soignait à sa manière, comme on pouvait, et les veufs ou les veuves, sans enfants, sans voisins, attendaient la mort, solitaires, dans les lits de leurs masures, les yeux mi-clos, en sachant bien que la seule vérité ne pouvait surgir que du sol où l’on avait vécu, travaillé et souffert. Lyon, Bourg, les villes ? C’était loin ! L’hôpital ou l’hospice ? Être soigné par les autres, exhiber son agonie, abandonner la ferme, quitter le fourneau, l’armoire, l’horloge qui sonnait les heures ? Jamais. Et il y avait aussi la basse-cour, les lapins, les chèvres et les bêtes demandaient à être servies jusqu’à la mort.
Le plus souvent, la pauvreté se prolongeait au-delà de celle-ci. De là résultaient cette grande inégalité dans les tombes et cette alternance, au long des allées, de quelques caveaux cossus surmontés de monuments où, au-dessous des inscriptions funéraires dorées brillaient des croix de faïence, et des fosses à demi effondrées que l’herbe et les ronces envahissaient. Des lambeaux de rubans s’effilochaient aux armatures des couronnes, des noms, gravés parmi des larmes d’argent sur des plaques en forme de cœur, jonchaient le sol, et des pierres grises, tachetées de lichens, usées, s’inclinaient comme si une lourde fermentation en eût soulevé les assises.
De loin en loin, un enterrement récent, une fidélité plus profonde redonnaient à la terre un semblant de fraîcheur. Mais, jamais comme en ce jour, Jérôme n’avait eu l’impression que ce sol était vieilli. On aurait dit que la modicité des corps qui se fondait en lui était incapable d’en faire resurgir la jeunesse.
Jusqu’ici il avait glissé devant ces choses sans trop s’en apercevoir, et ce matin encore, bien qu’il en fût frappé, il ne s’y attarda guère. Il marcha droit jusqu’à « sa » tombe et lorsqu’il y fut parvenu, il s’immobilisa et se découvrit.»