|
|
|
|
|
[ Billet sans destinataire trouvé sur la liasse jointe ]
Commencé ce bizarre cahier en décembre ce cahier de conversation qui ne servait pas aux autres à écrire pour
que je les entende, mais dans lequel jécrivais moi-même au début, je ne savais pas seulement pourquoi et à qui. Avec la pneumonie, leau mavait envahi le corps, dure et douloureuse comme les pierres leau nous ramène à la terre. Je remontais le fleuve de ma vie, les rencontres, les décisions et les choix qui lavaient orienté. Je le remontais jusquà sa source et les mots me portaient vers sa fin : de la naissance au néant se creusait son lit, le lit de lamour en vérité le lit de la vie. Et parce que je taime si fort, parce que tu es lange qui ma fait entrevoir lespoir et la croyance, parce que tu mas fait vivre, toi, le meilleur de moi, jai réalisé que je técrivais quinze ans après.
Est-ce que cette fois jaurai le courage de te faire remettre ces feuillets de les faire partir moi-même si je dois aller mieux ? Est-ce que cela sert de dire ou faut-il laisser au silence ce que le silence a recouvert ?
9 décembre 1826
Jaurais aimé voyager, découvrir des peuples, des odeurs, des langues, celles, par exemple, de ces poèmes indiens au son si particulier que jai lus autrefois, quand jespérais voir des fleuves lointains, contempler le ciel dautres points de vue. Je lai scruté, le ciel, de beaucoup dembrasures, jai sans cesse changé de logis, jen habitais plusieurs en même
temps, à la ville, dans les faubourgs, à la campagne, je me rêvais un autre habitant dans chacun, riche au moins de cette échappatoire à ce qui est commun, la tanière, le refuge. Chaque lieu voyait des enfants de mon esprit accéder à la vie, chaque lieu représentait un endroit de gestation, témoin de moments dacharnement, dinspiration, dexaltation. Lendroit de la fin sera un antre, on néchappe pas à cette loi un antre et une geôle, avec un carré de ciel.
À la maison, à Bonn, Madame Breuning me taquinait, disait de mes coups de tête, lorsque je quittais de façon brutale une assemblée ou même un cours que je donnais, parce que je ny tenais plus, que jétais la victime consentante dun raptus. Lidée me plaisait, elle me rendait à la hauteur du ciel duquel je contemplais la rue, accoudé à la fenêtre. Aussi loin que je me souvienne, la question de mes départs ma suivi, la soif de mondes aux confins de la terre, lenvie de repousser mes horizons. Mais on na jamais vu un aventurier accablé de diarrhées, un voyageur sourd qui nentend pas la pluie, ni les tempêtes ni les machines, qui confond labsence de bruit de sa maison, quil se figure, et le silence dune nature dont la respiration et la vie sonore lui sont interdites.
Après-midi
Dicté une lettre à Karl pour les frères Schott, jirai les voir quand je serai rétabli mon opinion des éditeurs sest calmée avec lâge. Ce sont de bougres daubergistes, on peut être reconnaissant à ceux qui émergent de temps à autre de la préoccupation immédiate de se remplir la panse, et de lorgueil démesuré destimer connaître ce qui la leur remplira.
Retourner dans ma ville serait déjà bien : réaliser ce projet devenu presque irréel, proche du rêve, du rêve de lenfance embelli par la nostalgie de linnocence. Et dun fleuve à lautre, si je bouge, jirai peut-être enfin en Angleterre. Autre langue, autre mentalité : pour les Anglais au moins, lart sert lesprit, les gouvernants font chambre à part. LAngleterre à défaut des Indes
Je sais aujourdhui que cest lamour des hommes ou plutôt lespoir de rencontrer dautres coutumes, dautres sagesses, dautres croyances, de toucher larc-en-ciel de lessence humaine, cette envie déçue, pourtant résistante, qui a alimenté en moi la flamme de la curiosité. Quand jy songe, cette flamme vacille et sélance, ma toujours accompagné, elle sinfiltre, elle recouvre, car enfin elle ma fait écrire la musique, elle a ouvert les portes de ma prison.
13 décembre 1826
Comme les choses basculent, comme le corps trahit violemment, brutalement, ou exprime une vérité au-delà de lintelligence. Lété 1817 me revient, je nen pouvais plus, envie que cela sarrête ; dautres fois encore, cette envie de céder. Reviennent aussi les repas avec des proches, larrons doccasions ou amis retrouvés, fêtés, les tables de vin, la sensation de chaud, les paroles charriant et gonflant leurs propres flots, emmêlées, heurtées, puis la griserie des promenades sur nos cerveaux embrumés et les indispositions des lendemains la diète, comme sil fallait dégorger la joie. Pas de regrets, cétait peu payer la fraternité, et le corps dailleurs ne se révoltait pas, il rééquilibrait, il se manifestait sans cris.
Cette fois, ldème, la jaunisse, les brûlures : lindigence me rattrape, la matière gagne et non lesprit. Toute cette eau qui infiltre ma chair, toute cette eau que les médecins vont ponctionner, va-t-elle me noyer, ce pourrissement est-il un présage de ce quil adviendra de ma musique, pas maintenant non, pas tout de suite, mais plus tard ( quest-ce que cest, plus tard, dans léternité quand je ne pourrai plus mesurer le temps ? ), un signe de ce que je serai devenu sans men apercevoir, un boursouflé ? Ai-je été trop orgueilleux ?
|
|
|