Parution Mai 2009

 

 

 

* Virginie Reisz est née à Paris en 1970. Après des études de lettres supérieures classiques, elle s'installe à Jérusalem où elle travaille pour l'édition française du Jerusalem Post. De retour à Paris, elle publie en 2003 son premier roman : Vole vole papillon (Joëlle Losfeld), que suivront L'Insulaire (La Martinère, 2004), Collision (id., 2005) et Sonate d'été (Mercure de France, 2006).

 

Virginie Reisz
À l'immortelle Bien-aimée
Roman.
2009. 96 p., 14/19 cm. — 15,00Euros
ISBN 978.2.86853.517.7

« De me rappeler ton sourire, tes yeux, ta peau que je connaissais avant de la toucher, m'emporte, mon ange, hors de ma chambre, hors de mes barreaux, hors de ma douleur, de ce corps impitoyable dans le combat engagé jadis entre lui et moi, qui me trahit et se dérobe sans qu'il semble y avoir de fond cette fois, de plancher d'où repartir, se relever. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot.»

C'est un homme. Il est seul, il est sourd, il est malade. Il vient de s'aliter pour la dernière fois. Son agonie va durer trois mois, au cours desquels, dans ses moments de rémissions, il écrit à la seule femme vraiment aimée son combat pour la liberté et l'art, ses ambitions et ses frustrations, sa soif d'amour et ses blessures les plus profondes.

Au fil de ce cinquième roman, Virginie Reisz nous fait entrer dans la tête de Ludwig van Beethoven, musicien, penseur aussi, et surtout être humain extraordinaire, dont le manque d'amour, les déficiences corporelles, la volonté et la confiance qu'il en a tirées, nous parlent, par delà les époques et au-delà de la musique.
[ Billet sans destinataire trouvé sur la liasse jointe ]

 

Commencé ce bizarre cahier en décembre – ce cahier de conversation qui ne servait pas aux autres à écrire pour
que je les entende, mais dans lequel j’écrivais moi-même – au début, je ne savais pas seulement pourquoi et à qui. Avec la pneumonie, l’eau m’avait envahi le corps, dure et douloureuse comme les pierres – l’eau nous ramène à la terre. Je remontais le fleuve de ma vie, les rencontres, les décisions et les choix qui l’avaient orienté. Je le remontais jusqu’à sa source et les mots me portaient vers sa fin : de la naissance au néant se creusait son lit, le lit de l’amour en vérité – le lit de la vie. Et parce que je t’aime si fort, parce que tu es l’ange qui m’a fait entrevoir l’espoir et la croyance, parce que tu m’as fait vivre, toi, le meilleur de moi, j’ai réalisé que je t’écrivais quinze ans après.

Est-ce que cette fois j’aurai le courage de te faire remettre ces feuillets – de les faire partir moi-même si je dois aller mieux ? Est-ce que cela sert de dire ou faut-il laisser au silence ce que le silence a recouvert ?

9 décembre 1826

J’aurais aimé voyager, découvrir des peuples, des odeurs, des langues, celles, par exemple, de ces poèmes indiens au son si particulier que j’ai lus autrefois, quand j’espérais voir des fleuves lointains, contempler le ciel d’autres points de vue. Je l’ai scruté, le ciel, de beaucoup d’embrasures, j’ai sans cesse changé de logis, j’en habitais plusieurs en même
temps, à la ville, dans les faubourgs, à la campagne, je me rêvais un autre habitant dans chacun, riche au moins de cette échappatoire à ce qui est commun, la tanière, le refuge. Chaque lieu voyait des enfants de mon esprit accéder à la vie, chaque lieu représentait un endroit de gestation, témoin de moments d’acharnement, d’inspiration, d’exaltation. L’endroit de la fin sera un antre, on n’échappe pas à cette loi – un antre et une geôle, avec un carré de ciel.

À la maison, à Bonn, Madame Breuning me taquinait, disait de mes coups de tête, lorsque je quittais de façon brutale une assemblée ou même un cours que je donnais, parce que je n’y tenais plus, que j’étais la victime consentante d’un raptus. L’idée me plaisait, elle me rendait à la hauteur du ciel duquel je contemplais la rue, accoudé à la fenêtre. Aussi loin que je me souvienne, la question de mes départs m’a suivi, la soif de mondes aux confins de la terre, l’envie de repousser mes horizons. Mais on n’a jamais vu un aventurier accablé de diarrhées, un voyageur sourd qui n’entend pas la pluie, ni les tempêtes ni les machines, qui confond l’absence de bruit de sa maison, qu’il se figure, et le silence d’une nature dont la respiration et la vie sonore lui sont interdites.


Après-midi

Dicté une lettre à Karl pour les frères Schott, j’irai les voir quand je serai rétabli – mon opinion des éditeurs s’est calmée avec l’âge. Ce sont de bougres d’aubergistes, on peut être reconnaissant à ceux qui émergent de temps à autre de la préoccupation immédiate de se remplir la panse, et de l’orgueil démesuré d’estimer connaître ce qui la leur remplira.
Retourner dans ma ville serait déjà bien : réaliser ce projet devenu presque irréel, proche du rêve, du rêve de l’enfance embelli par la nostalgie de l’innocence. Et d’un fleuve à l’autre, si je bouge, j’irai peut-être enfin en Angleterre. Autre langue, autre mentalité : pour les Anglais au moins, l’art sert l’esprit, les gouvernants font chambre à part. L’Angleterre à défaut des Indes… Je sais aujourd’hui que c’est l’amour des hommes ou plutôt l’espoir de rencontrer d’autres coutumes, d’autres sagesses, d’autres croyances, de toucher l’arc-en-ciel de l’essence humaine, cette envie déçue, pourtant résistante, qui a alimenté en moi la flamme de la curiosité. Quand j’y songe, cette flamme vacille et s’élance, m’a toujours accompagné, elle s’infiltre, elle recouvre, car enfin elle m’a fait écrire la musique, elle a ouvert les portes de ma prison.


13 décembre 1826

Comme les choses basculent, comme le corps trahit violemment, brutalement, ou exprime une vérité au-delà de l’intelligence. L’été 1817 me revient, je n’en pouvais plus, envie que cela s’arrête ; d’autres fois encore, cette envie de céder. Reviennent aussi les repas avec des proches, larrons d’occasions ou amis retrouvés, fêtés, les tables de vin, la sensation de chaud, les paroles charriant et gonflant leurs propres flots, emmêlées, heurtées, puis la griserie des promenades sur nos cerveaux embrumés et les indispositions des lendemains – la diète, comme s’il fallait dégorger la joie. Pas de regrets, c’était peu payer la fraternité, et le corps d’ailleurs ne se révoltait pas, il rééquilibrait, il se manifestait sans cris.
Cette fois, l’œdème, la jaunisse, les brûlures : l’indigence me rattrape, la matière gagne et non l’esprit. Toute cette eau qui infiltre ma chair, toute cette eau que les médecins vont ponctionner, va-t-elle me noyer, ce pourrissement est-il un présage de ce qu’il adviendra de ma musique, pas maintenant non, pas tout de suite, mais plus tard ( qu’est-ce que c’est, plus tard, dans l’éternité quand je ne pourrai plus mesurer le temps ? ), un signe de ce que je serai devenu sans m’en apercevoir, un boursouflé ? Ai-je été trop orgueilleux ?