Parution Mai 2004


 

* Né à Anvers en 1942 dans une famille arménienne, Jean-Baptiste Baronian a été directeur littéraire chez Marabout, critique littéraire à L’Express, au Magazine littéraire, et a publié une bonne quarantaine de livres dont : Miroirs obscurs ( Gallimard, 2003 ), De tout mon cœur ( Gallimard, 2002 ) et, à nos éditions, La Légende du vin (Petit essai d’œnophiliesentimentale, 1995).

 

Jean-Baptiste Baronian
Une bibliothèque excentrique

Essais
144 p. 14/19.
2004. ISBN 2.86853.405.8
15,00 Euros

 «Mon tout premier souci, en composant ce petit volume, a été d’évoquer des auteurs et des livres qui sortent plus ou moins des sentiers battus — j’entends les sentiers qu’empruntent d’ordinaire les ouvrages généraux consacrés à la littérature française. Toutefois, les auteurs sur lesquels je me suis penché ne sont pas tous forcément des écrivains mineurs ni des petits maîtres, ni même des inconnus ( on verra en particulier que je parle de l’immense Georges Simenon ), mais pour la majorité d’entre eux des dédaignés, des écrivains qu’on a précipités négligemment dans l’oubli, tantôt parce qu’ils n’ont pas appartenu à un important mouvement littéraire ( le surréalisme façon André Breton, le nouveau roman façon Alain Robbe-Grillet… ), tantôt parce que le monde officiel de la culture, pour une raison ou pour une autre, a fait et continue de faire peu de cas de leurs œuvres, tantôt encore parce qu’ils sont restés de leur plein gré loin du monde capricieux des lettres et de ses grands boulevards. Ou, plus simplement, parce qu’on ne s’est jamais avisé d’aller à leur rencontre ni de renverser les jugements sommaires portés à leur endroit. Si tant est qu’on les ait jamais portés…
 « Je n’ai pas l’intention de proposer ici des auteurs de remplacement, encore moins de laisser croire que ceux que j’ai rassemblés sont des écrivains exceptionnels, des génies assassinés, des Balzac, des Flaubert, des Proust, des Céline à découvrir séance tenante. Mon but principal consiste plutôt à combler des trous — des trous parfois béants —, à montrer que la littérature française fourmille de jardins secrets, qu’elle contient des perles mais pas toujours non plus, comme on aura l’occasion de le constater, des perles admirables.
En fait, ce qui m’a surtout guidé dans mon travail, c’est de réfléchir sur le processus littéraire lui-même, sur certaines de ses mœurs incompréhensibles et sur quelques-unes de ses étranges particularités. En quoi, je pense que ma Bibliothèque excentrique donne une vision parallèle de la littérature française et de son histoire, grosso modo du début du xixe siècle à nos jours. Ou, plus exactement, une vision décalée, effectuée à partir de points de vue qu’on n’utilise guère ou qu’on se refuse en général de prendre en considération. C’est dire si plusieurs de mes notices tendent moins à révéler un ouvrage curieux ou singulier qu’à illustrer un aspect de la vie et de la condition littéraires d’hier ou d’aujourd’hui. »
1872
Gilles et pasquins
Albert Glatigny

Albert Glatigny est mort deux fois : une première fois, physiquement si j'ose dire, et j'ose le dire, en 1873, à l'âge de trente-quatre ans; une seconde fois à travers son triste destin posthume puisqu'il n'est presque plus jamais cité et qu'il est absent des principales anthologies poétiques faisant plus ou moins autorité, que ce soit « le missel », archi-célèbre d'André Gide, le « livre d'or » de Pierre Seghers ou le « bouquin de Jean-François Revel.
Pour savoir qui a été Albert Glatigny et ce qu'il a écrit, il faut se tourner vers quelques dictionnaires de littérature où, de fait, son nom figure d'ordinaire mais où on l'expédie en quelques lignes économes, tantôt pour dire à la hâte que l'écrivain a mené une vie misérable de petit comédien, tantôt pour prétendre qu'il a été un des bons émules de Théodore de Banville. C'est déjà une manière maladroite de ne lui accorder presque aucun crédit littéraire, une façon désobligeante de dénigrer son talent et d'escamoter la juste place qui lui revient dans l'histoire des lettres françaises du
XIXème. Tout au plus lui reconnaît-on d'avoir excercé une « certaine » influence sur l'art poétique de Paul Verlaine, alors même que cette influence est certaine, au point qu'on pourrait berner d'innombrables lecteurs en laissant croire que des vers d'Albert Glatigny sont dûs au « pauvre Lélian ». (...)