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Parution Février 2010
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Jean-Loup Trassard
Traquet motteux Récits. 2010 collection Corps neuf. 160 p., 12/18 cm. 10,00 Euros. ISBN 978.2.86853.537.5 Code Sodis : 720626.5 |
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Depuis le néolithique, il sagissait de produire plus et mieux : le succès brutalement sest retourné contre les métiers de la campagne. Il faudra produire moins et moins bon. Ayant vidé les villages, coupé les arbres, rasé les haies, mis les races animales au musée, fait disparaître la faune sauvage et la flore, envoyé ceux qui auraient assuré la relève travailler en ville, on fera de lélevage « hors sol ».
Les textes de ce livre, même sils ne sont parfois que lébauche de ce que jaurais aimé quils fussent, doivent être entendus comme, incomplet, maladroit, mais joyeux daimer, un hommage à la civilisation rurale au moment où, parée de toutes ses variantes régionales, corps et biens, elle sombre. Ce qui, lecteurs, pour nous, les terriens, saccompagne dune émotion. J.-L. T. |
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« Depuis les agronomes latins jusquau milieu du XXème siècle, la civilisation occidentale a produit des livres de conseils destinés aux cultivateurs et éleveurs soucieux daméliorer leur domaineet, par conséquence, leurs rendements. Nombre de ces ouvrages
sappellent « Maison rustique ». Les plus anciens font état de recettes en tous genres qui relèvent volontiers de la croyance. À partir du XIXème siècle le propos devient plus scientifique : il repose souvent sur les recherches des agronomes. À les fréquenter on hésite sur la vraie nature de tels traités : illisibles pour le menu peuple des campagnes, ils ne pouvaient servir de modèle quentre les mains dun grand propriétaire ( ou de son régisseur ) se plaisant à créer parmi les champs, les bêtes et même les gens, un ordre harmonieux, efficace, profitable pour tous. Mais on pourrait aussi se demander si ces traités ne représentent pas un genre pseudo-littéraire, une visite de la plume aux champs, sous le prétexte de prendre soin du sol, des plantes, des animaux et parfois du matériel, la démonstration quun travail consciencieux, une recherche quotidienne de la qualité, peuvent porter des fruits, offrir en retour à qui les pratique profit et bonheur. Le monde alentour en prendrait de la graine. Utopie rustique ( mais quon ne nous fatigue plus avec lutilisation que le Régime de Vichy fit, ou tenta, dun « retour à la terre » ! Des auteurs romains aux romanciers du XIXème siècle, ils sont quelques-uns qui navaient pas attendu ces médiocres idéologues pour chanter la vie apaisante des campagnes. Quand on y est né, à la campagne, pris de passion dès lâge le plus tendre, on supporte mal dentendre les citadins répéter leur verdict, selon lequel toute louange du travail de la même Hésiode ! ) Or il se trouve que jai rompu ma tiède coquille en pleine terre agricole : du soleil à travers les feuilles dun tilleul, des graviers riches en mica, divers pétales dans le jardin, puis autour les champs cultivés. Planches et sentiers, semis et plantes du potager, champs distribués le long des chemins et séparés par des talus, à lintérieur divisés selon les emblavures, elles-mêmes marquées du dessin de la herse ou des semailles qui lèvent Cest lordonnancement des jardins puis, à la taille ensuite de mes jambes, du bocage agricole, les cycles végétaux et animaux observés de très près, qui ont structuré mon plus tendre esprit. Et tôt nous sommes entrés dans les années de guerre durant lesquelles ( et encore quelque temps après ) les fermes, notre campagne entière, ont vécu en quasi-autarcie. Jy ai appris léconomie peut-être jusquà lavarice, en tout cas lutilisation ingénieuse des restes, et comme lagriculteur mayennais est un travailleur soigneux, jai reçu dans les fermes et dans les champs un certain goût du perfectionnisme pour les tâches matérielles. Ce modèle déjà était un choix car si mon père, à des titres divers, se trouvait proche de la vie agricole et même propriétaire de ce que nous appelons une « biqtrie » ( par dérision, petite ferme où élever des chèvres ), mes parents nétaient pas eux-mêmes cultivateurs de ces sept hectares attenant à la maison. Cest ailleurs, dans le voisinage, par un rapport direct avec les vrais cultivateurs et la participation aux travaux, que jai fait mon apprentissage. Jusquà vingt ans rien ne me fut aussi agréable que le travail de la ferme, certainement parce que jétais dilettante. Jy exerçais quelques muscles mais surtout ne cessais pas dy voir une source de poésie. Je me souviens dun septembre si ensoleillé que pendant le ramassage des patates et carottes à la ferme où javais mes libres entrées, je marchais pieds nus dans la bonne terre meuble pour le plaisir dun contact intime avec cette terre brune nous venions de la remuer, toutes les mains la fouillaient et avec la fine poussière sèche de la charroyère. Javais commencé à décrire mes premiers petits tableaux de la vie rurale : lun deux, le renchaussage des pommes de terre avec un cheval et une petite charrue que je regardais faire dans le Champ Creux à la lumière du soir fut, en écriture, une secrète révélation. Dix ans plus tard, en 1960, quand jentrai à la N.R.F. de Jean Paulhan avec « Le lait de taupes », me plut limpression que cétait en roulant une brouette de fumier ou de betteraves, de fagots Il sagissait de fiction, très enracinée dans la boue mayennaise. Mais peu à peu sest mis à lever la tentation de raconter dune façon directe, et parallèle, la vie rurale. Séquelle sans doute dun intérêt qui mavait orienté vers lethnologie ( même si en peu de mois cette science fut abandonnée pour suivre André Leroi-Gourhan sur le terrain de la préhistoire quil préférait alors et que ses cours me firent découvrir, puis la préhistoire abandonnée à son tour pour lécriture ), mais subite constatation, aussi, que la vie rurale que jaimais tant était mortelle : dans les années 50 les chevaux percherons de la Mayenne cédèrent rapidement leur place sur les fermes aux tracteurs. Ensuite, dans les années 60, nous avons vu, après les sabotiers et les cordonniers, disparaître encore dautres artisanats : bourrelier, maréchal, charron, parce quils dépendaient des chevaux. Dans des ateliers destinés à fermer ou chez les brocanteurs qui entassaient dans leur hangar au sol de terre un bric-à-brac venu des fermes, jai choisi et acquis, adopté, des objets qui déjà devenaient des souvenirs. Cette force, cette sagesse, cette longue tradition, furent alors ressenties comme fragilité. La trace des gestes agricoles sur le sol et dans la topographie du bocage, ou sur les objets marqués dusure, mest apparue malgré le travail pénible des agriculteurs comme lempreinte dune tendresse, la rude preuve des soins donnés à la terre, dont lhomme, non sans inquiétude, attend croissance, issue, multiplication. Même si lenchaînement bénéfique des saisons est rompu souvent par des intempéries qui amènent un surcroît de travail, parfois des pertes, et jadis des jurons, jose lire encore une tendresse qui ne sait pas son nom dans lusure de lhomme par leffort ( « la terre est basse » et tout ce quil faut soulever est lourd ), dans lusure de loutil par frottement, dans la finesse de la terre tant tournée, brisée, plantée, retournée Certes, cette vision est le reflet en poésie, sur la page écrite, de réalités musculaires ( fatigue, blessures ) et financières ( souci, relative pauvreté ) qui ne doivent pas être oubliées, mais il nest pas impossible quau-delà des apparences elle se nourrisse dans une couche profonde. Ainsi ont paru quelques textes brefs où jessayais de dire les fermes, qui dans certaines régions de France étaient déjà abandonnées ; les attelées dont la mort me navrait, car cest à labattoir que la conquête de notre campagne par les tracteurs a immédiatement conduit les juments ; les chemins que le Conseil Municipal vendait, tout de suite bouchés par labattage des haies, le bulldozer effaçant des tracés historiques ; les moulins sur lesquels si peu de pages avaient été écrites et dont ne restaient debout que de très rares témoins » |
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| Jean-Loup Trassard est parmi les trente auteurs choisis et présentés par Le Centre National du Livre à l'occasion du 30ème anniversaire du Salon du Livre de Paris. Pour connaître l'ensemble des auteurs présentés et le programme des rencontres : |
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