Parution Février 2009


Photographie Claude Pauquet


* Pierre d’Ovidio est né à Paris en 1949. Après avoir fréquenté étudiants et professeurs de l’École Nationale des Beaux Arts de Paris et débuté dans la peinture et la gravure, il s’est très vite passionné pour l’écriture. Installé aujourd'hui dans un village de la Vienne, il a d’abord écrit des textes sur les peintres et la peinture puis il a publié plusieurs romans aux éditions Phébus dont Les cahiers au feu en 2004 et Les enfants de Van Gogh en 2007.

Pierre D'Ovidio
Nationale 7
Carnet de voyage à Madagascar.
Février 2009, 168 p., 14/19 cm — 20,00 Euros.
ISBN 978.2.86853.511.5 — Code Sodis : 720603.4

À Madagascar, loin des hôtels de luxe et des boutiques pour touristes (l'île en compte encore assez peu), Pierre D'Ovidio est surtout sensible à la misère et à son cortège de gagne-petit, de mendiants et de marchands à la sauvette. Confronté à la rue, puis à la route, il mesure la dure réalité de la vie réduite à la survie. Pays abandonné, méprisé, Madagascar — qui ne s'est jamais complètement remis des ravages de la colonisation – n'est évidemment pas épargné par les terribles effets de la mondialisation...
Cet anti-guide de voyage dissipe quelques trompeuses images exotiques, pour les remplacer par d'autres, moins complaisantes et plus en conformité avec le monde et son usage.
Cinq heures.
Tana ne s’éveille pas : elle est debout depuis plus d’une heure. À peine avons-nous quitté le parking de l’aéroport en direction du centre, distant d’une vingtaine de kilomètres, qu’une foule compacte, tout un peuple d’ombres, file dans la seule lueur des phares du taxi, sur les côtés de ce qui ressemble tantôt à une avenue, tantôt à une route de campagne aux abords d’une ville.
Des marcheurs, des gens qui courent, des cyclistes, de curieuses charrettes basses, tirées ou poussées par des gamins, circulent dans l’obscurité. Cette foule de silhouettes fantomatiques, brassées en tous sens dans une activité qui me semble aussi frénétique que sans objet à cette heure, prend des allures d’images de fiction. J’ai l’impression de regarder un film que j’aurais pris en cours de route, auquel je ne comprendrais rien. À l’intrigue chaotique et déconcertante.
Ces chariots plats qui circulent à vide, sans plus de catadioptre que d’éclairage à l’avant, m’intriguent. Ils foncent dans la nuit, renforçant le flot des vélos également sans lumière, au mépris de toute prudence. Ils ont les dimensions et l’apparence de palettes qui seraient munies de petites roues cerclées de fer ; à la moindre descente, leurs conducteurs sautent sur la plateforme de ces étranges véhicules. À quoi peuvent-ils servir ?
À l’avant, mes compagnons échangent des plaisanteries dans un Malgache coupé de quelques mots français. Je les interroge sur le couple qu’ils forment, leur duo tout à fait inhabituel. À Paris, les taxis de nuit que la solitude éprouve ont en général pour seule compagnie un chien-loup. Celui qui ne conduit pas lance : « nous sommes mariés », avant d’ajouter « non, c’est pas vrai ! ». Je ris complaisamment : la fatigue m’abrutit.
Les bâtisses se multiplient de chaque côté. De curieuses constructions en briques poussiéreuses d’un ou deux étages, aux toits en tôles rouillées, dont les balcons de bois sont brisés ou s’effondrent en partie apparaissent en même temps que monte la lumière grise du jour. Des fourgons, Mercedes pour la plupart, portes arrière ouvertes, ralentissent pour embarquer des gens qui sautent et grimpent en marche. Ils redémarrent en crachant d’épais nuages de fumée.
— Les taxis-be, les transports collectifs de Tana. Ils polluent beaucoup.
Ici, le diesel est de mauvaise qualité. Il est mal raffiné, commente Lova ( prononcer Louva ), le conducteur.
Je n’aperçois pas de poteaux, aucune matérialisation des arrêts ; les usagers doivent faire signe. À moins qu’ils ne soient connus du chauffeur, des habitués…
Dans le petit jour, des femmes accompagnées de flopées d’enfants font leurs courses dans de petites boutiques, des échoppes en bois qui se multiplient sur les côtés. [...]

 

*

Six heures.
Le jour est levé. Le taxi arrive dans le centre.
— L’avenue de l’Indépendance. Un peu comme vos Champs-Élysées
à Paris, annonce fièrement Lova. Tu vois, le Centre Culturel Albert Camus est là. Au fond, c’est la gare. Elle est jolie, non ?
Avec son bandeau de mosaïques vertes en fronton, elle a effectivement belle allure, mais, pondère aussitôt Lova, elle ne sert à rien.
Encore un décor de ce fim qui m’échappe ? Il n’y a plus en circulation qu’un petit train de marchandises qui relie la capitale à Antsirabe, la première ville d’importance, à une centaine de kilomètres au Sud. Il n’empêche, la gare a ce charme désuet des bâtiments construits à la Belle Époque, semblable en cela à certains hôtels du centre de nos villes thermales.
Ayant déposé mes bagages au Sakamanga ( le Chat bleu ), l’établissement où j’avais réservé une chambre, je sors humer l’air. Je vais flâner dans les rues. Marcher pour me laver de ces heures d’immobilité forcée qui, fatigue aidant, m’ankylosent autant les muscles que la tête. Tous les ouvrages que j’ai pu consulter avant de partir recommandent aux touristes d’éviter de se promener seuls la nuit à Antananarivo. Il fait grand soleil lorsque je quitte le Saka pour une balade qui s’annonce paisible. J’ai à peu près réussi à localiser la rue de mon hôtel par rapport à cette fameuse avenue de l’Indépendance qui devrait être en fête demain pour la première commémoration officielle du 29 mars. Une date historique d’importance dans la mémoire malgache. Le premier
jour de l’insurrection de 1947 contre la colonisation française. Une révolte, un embrasement nationaliste des Indépendantistes qui a essentiellement touché la côte Est, de Tamatave au Nord à Manakara au Sud. Insurrection suivie d’une répression féroce. De 30 à 80 000 victimes, selon les historiens. La iv
ème République, toujours décrite comme un symbole de l’impuissance, savait exhiber ses muscles : Sétif, Mada…
Je me réjouis d’avance de ce spectacle qui me sera offert sans que je l’aie prémédité lorsque j’ai fixé, début janvier, la date de mon arrivée dans l’Île Rouge.
Dès que j’ai mis pied sur le trottoir défoncé, je suis pris dans une surenchère commerciale étourdissante. Une femme me propose une nappe et des serviettes de table brodées de motifs représentant la vie quotidienne supposée des ruraux ( travaux dans les rizières, cuisson au feu de bois : Chasse, pêche et tradition malgache, en somme… ) ou une chemise ample du coloris de mon choix. Une autre vient se joindre au début d’attroupement : je dois absolument venir voir les petites voitures exposées dans l’entrée d’un immeuble tout proche, dont beaucoup de 2 cv, confectionnées dans des cannettes de Coca ou des bidons d’huile ; de l’autre côté de la rue, deux taximen offrent le service de leurs 4 l beiges pour un tour de la ville, ou tout autre lieu de ma fantaisie. On soumet aussi à ma soif supposée de consommation journaux, cigarettes, sans oublier le « Change, Monsieur ? », toujours à des taux plus avantageux les uns que les autres !
Je passe, très souriant. « On verra plus tard, je… »
Je m’esquive, les yeux obstinément baissés pour éviter de croiser les regards. Je me sens épuisé. J’ai déjà l’impression tenace de puer la sueur, de la racine des cheveux aux orteils, sous un soleil qui est encore très loin de son zénith.
Passé le coin de la rue, une gamine se détache de sa mère accroupie sur le trottoir, un bébé dans les bras, pour me suivre sur quelques dizaines de mètres, main tendue. « Du lait pour l’enfant ». Elles n’ont rien mangé depuis deux jours… du pain… un Euro…
La fillette me suit, pieds nus, en haillons, jusqu’à la limite de son territoire, une intersection avec une autre rue. Sur le trottoir d’en face, le relais est pris par un gosse de cinq, six ans qui veut me vendre des cartes postales. Ou des napperons. Plus obstiné, il va me suivre, pieds nus, sur une bonne centaine de mètres, jusqu’à l’avenue de l’Indépendance où l’on m’accoste tous les cinq mètres pour me proposer un plan de la ville, un manuel de conversation malgache, une ceinture en véritable croco, un valiha, instrument de musique à cordes fait d’un bambou décoré des fameuses scènes rurales traditionnelles pyrogravées, de la vanille, une gousse dans un sachet plastique transparent… Le gamin, qui me flanque toujours, évoque son petit frère qui n’a pas bu de lait depuis… et il me désigne un supermarché tout proche, le « Shoprite », où il peut acheter une boîte de lait concentré sucré. Pour le petit frère. Voyant le moment où il va me suivre jusqu’à entrer avec moi dans la cabine téléphonique vers laquelle je me dirige, je pioche au hasard un billet dans ma poche. Une coupure de 100 Ariary. Pour ainsi dire rien. D’ailleurs, le gamin ne se perd pas en remerciements superflus.
J’ai honte de cette aumône dérisoire. Je ne supporte déjà plus d’être sollicité en permanence… La nuit sans sommeil, sans doute.
Ainsi délesté du gamin, je peux vérifier dans l’espace restreint d’une des cabines téléphoniques disponibles sur l’avenue de l’Indépendance qui me sert de refuge provisoire, l’excellence de la théorie selon laquelle, lorsqu’on est hagard, tout semble bizarre.
Mes « contacts » à Madagascar, Messieurs Patrick et Jacques, en sont une juste illustration.
Lorsque je tente de joindre le second aux différents numéros qu’on m’a donnés avant mon départ, une voix impersonnelle me signale en Français élégant, prononcé à la façon des hôtesses de l’air, que le numéro est désactivé ; un autre avale les unités de la carte en gardant un silence de plomb. Idem pour celui de monsieur Patrick. Je finirai par le joindre, plus tard, et nous conviendrons d’un rendez-vous au bar de mon hôtel « pour boire une bière », sans plus de précisions de date. De fait, nous ne partagerons jamais cette bière.
Éberlué, nettement désappointé, je finis par renoncer à appeler mes contacts.
Des senteurs épicées se mêlent aux odeurs douceâtres des poubelles qui mitonnent sous le soleil, additionnées de parfums divers, urine, peut-être, mais sans l’âcreté habituelle…
Sur l’avenue de l’Indépendance, à côté du Centre culturel où j’ai à signaler mon arrivée, des gens dorment contre les boutiques, allongés sur des cartons. Sous un soleil éclatant, l’un de ces dormeurs repose sur le ventre, la tête à l’ombre, son jean baissé jusqu’aux genoux. Il porte un slip rouge vif sur lequel des taches noires se détachent. Des mouches. Elles sont posées en grappes vibrantes ; elles s’agitent, frémissent, sans jamais quitter leur refuge écarlate.