|
|
|
|
Cinq heures.
Tana ne séveille pas : elle est debout depuis plus dune heure. À peine avons-nous quitté le parking de laéroport en direction du centre, distant dune vingtaine de kilomètres, quune foule compacte, tout un peuple dombres, file dans la seule lueur des phares du taxi, sur les côtés de ce qui ressemble tantôt à une avenue, tantôt à une route de campagne aux abords dune ville.
Des marcheurs, des gens qui courent, des cyclistes, de curieuses charrettes basses, tirées ou poussées par des gamins, circulent dans lobscurité. Cette foule de silhouettes fantomatiques, brassées en tous sens dans une activité qui me semble aussi frénétique que sans objet à cette heure, prend des allures dimages de fiction. Jai limpression de regarder un film que jaurais pris en cours de route, auquel je ne comprendrais rien. À lintrigue chaotique et déconcertante.
Ces chariots plats qui circulent à vide, sans plus de catadioptre que déclairage à lavant, mintriguent. Ils foncent dans la nuit, renforçant le flot des vélos également sans lumière, au mépris de toute prudence. Ils ont les dimensions et lapparence de palettes qui seraient munies de petites roues cerclées de fer ; à la moindre descente, leurs conducteurs sautent sur la plateforme de ces étranges véhicules. À quoi peuvent-ils servir ?
À lavant, mes compagnons échangent des plaisanteries dans un Malgache coupé de quelques mots français. Je les interroge sur le couple quils forment, leur duo tout à fait inhabituel. À Paris, les taxis de nuit que la solitude éprouve ont en général pour seule compagnie un chien-loup. Celui qui ne conduit pas lance : « nous sommes mariés », avant dajouter « non, cest pas vrai ! ». Je ris complaisamment : la fatigue mabrutit.
Les bâtisses se multiplient de chaque côté. De curieuses constructions en briques poussiéreuses dun ou deux étages, aux toits en tôles rouillées, dont les balcons de bois sont brisés ou seffondrent en partie apparaissent en même temps que monte la lumière grise du jour. Des fourgons, Mercedes pour la plupart, portes arrière ouvertes, ralentissent pour embarquer des gens qui sautent et grimpent en marche. Ils redémarrent en crachant dépais nuages de fumée.
Les taxis-be, les transports collectifs de Tana. Ils polluent beaucoup.
Ici, le diesel est de mauvaise qualité. Il est mal raffiné, commente Lova ( prononcer Louva ), le conducteur.
Je naperçois pas de poteaux, aucune matérialisation des arrêts ; les usagers doivent faire signe. À moins quils ne soient connus du chauffeur, des habitués
Dans le petit jour, des femmes accompagnées de flopées denfants font leurs courses dans de petites boutiques, des échoppes en bois qui se multiplient sur les côtés. [...]
*
Six heures.
Le jour est levé. Le taxi arrive dans le centre.
Lavenue de lIndépendance. Un peu comme vos Champs-Élysées
à Paris, annonce fièrement Lova. Tu vois, le Centre Culturel Albert Camus est là. Au fond, cest la gare. Elle est jolie, non ?
Avec son bandeau de mosaïques vertes en fronton, elle a effectivement belle allure, mais, pondère aussitôt Lova, elle ne sert à rien.
Encore un décor de ce fim qui méchappe ? Il ny a plus en circulation quun petit train de marchandises qui relie la capitale à Antsirabe, la première ville dimportance, à une centaine de kilomètres au Sud. Il nempêche, la gare a ce charme désuet des bâtiments construits à la Belle Époque, semblable en cela à certains hôtels du centre de nos villes thermales.
Ayant déposé mes bagages au Sakamanga ( le Chat bleu ), létablissement où javais réservé une chambre, je sors humer lair. Je vais flâner dans les rues. Marcher pour me laver de ces heures dimmobilité forcée qui, fatigue aidant, mankylosent autant les muscles que la tête. Tous les ouvrages que jai pu consulter avant de partir recommandent aux touristes déviter de se promener seuls la nuit à Antananarivo. Il fait grand soleil lorsque je quitte le Saka pour une balade qui sannonce paisible. Jai à peu près réussi à localiser la rue de mon hôtel par rapport à cette fameuse avenue de lIndépendance qui devrait être en fête demain pour la première commémoration officielle du 29 mars. Une date historique dimportance dans la mémoire malgache. Le premier
jour de linsurrection de 1947 contre la colonisation française. Une révolte, un embrasement nationaliste des Indépendantistes qui a essentiellement touché la côte Est, de Tamatave au Nord à Manakara au Sud. Insurrection suivie dune répression féroce. De 30 à 80 000 victimes, selon les historiens. La ivème République, toujours décrite comme un symbole de limpuissance, savait exhiber ses muscles : Sétif, Mada
Je me réjouis davance de ce spectacle qui me sera offert sans que je laie prémédité lorsque jai fixé, début janvier, la date de mon arrivée dans lÎle Rouge.
Dès que jai mis pied sur le trottoir défoncé, je suis pris dans une surenchère commerciale étourdissante. Une femme me propose une nappe et des serviettes de table brodées de motifs représentant la vie quotidienne supposée des ruraux ( travaux dans les rizières, cuisson au feu de bois : Chasse, pêche et tradition malgache, en somme
) ou une chemise ample du coloris de mon choix. Une autre vient se joindre au début dattroupement : je dois absolument venir voir les petites voitures exposées dans lentrée dun immeuble tout proche, dont beaucoup de 2 cv, confectionnées dans des cannettes de Coca ou des bidons dhuile ; de lautre côté de la rue, deux taximen offrent le service de leurs 4 l beiges pour un tour de la ville, ou tout autre lieu de ma fantaisie. On soumet aussi à ma soif supposée de consommation journaux, cigarettes, sans oublier le « Change, Monsieur ? », toujours à des taux plus avantageux les uns que les autres !
Je passe, très souriant. « On verra plus tard, je
»
Je mesquive, les yeux obstinément baissés pour éviter de croiser les regards. Je me sens épuisé. Jai déjà limpression tenace de puer la sueur, de la racine des cheveux aux orteils, sous un soleil qui est encore très loin de son zénith.
Passé le coin de la rue, une gamine se détache de sa mère accroupie sur le trottoir, un bébé dans les bras, pour me suivre sur quelques dizaines de mètres, main tendue. « Du lait pour lenfant ». Elles nont rien mangé depuis deux jours
du pain
un Euro
La fillette me suit, pieds nus, en haillons, jusquà la limite de son territoire, une intersection avec une autre rue. Sur le trottoir den face, le relais est pris par un gosse de cinq, six ans qui veut me vendre des cartes postales. Ou des napperons. Plus obstiné, il va me suivre, pieds nus, sur une bonne centaine de mètres, jusquà lavenue de lIndépendance où lon maccoste tous les cinq mètres pour me proposer un plan de la ville, un manuel de conversation malgache, une ceinture en véritable croco, un valiha, instrument de musique à cordes fait dun bambou décoré des fameuses scènes rurales traditionnelles pyrogravées, de la vanille, une gousse dans un sachet plastique transparent
Le gamin, qui me flanque toujours, évoque son petit frère qui na pas bu de lait depuis
et il me désigne un supermarché tout proche, le « Shoprite », où il peut acheter une boîte de lait concentré sucré. Pour le petit frère. Voyant le moment où il va me suivre jusquà entrer avec moi dans la cabine téléphonique vers laquelle je me dirige, je pioche au hasard un billet dans ma poche. Une coupure de 100 Ariary. Pour ainsi dire rien. Dailleurs, le gamin ne se perd pas en remerciements superflus.
Jai honte de cette aumône dérisoire. Je ne supporte déjà plus dêtre sollicité en permanence
La nuit sans sommeil, sans doute.
Ainsi délesté du gamin, je peux vérifier dans lespace restreint dune des cabines téléphoniques disponibles sur lavenue de lIndépendance qui me sert de refuge provisoire, lexcellence de la théorie selon laquelle, lorsquon est hagard, tout semble bizarre.
Mes « contacts » à Madagascar, Messieurs Patrick et Jacques, en sont une juste illustration.
Lorsque je tente de joindre le second aux différents numéros quon ma donnés avant mon départ, une voix impersonnelle me signale en Français élégant, prononcé à la façon des hôtesses de lair, que le numéro est désactivé ; un autre avale les unités de la carte en gardant un silence de plomb. Idem pour celui de monsieur Patrick. Je finirai par le joindre, plus tard, et nous conviendrons dun rendez-vous au bar de mon hôtel « pour boire une bière », sans plus de précisions de date. De fait, nous ne partagerons jamais cette bière.
Éberlué, nettement désappointé, je finis par renoncer à appeler mes contacts.
Des senteurs épicées se mêlent aux odeurs douceâtres des poubelles qui mitonnent sous le soleil, additionnées de parfums divers, urine, peut-être, mais sans lâcreté habituelle
Sur lavenue de lIndépendance, à côté du Centre culturel où jai à signaler mon arrivée, des gens dorment contre les boutiques, allongés sur des cartons. Sous un soleil éclatant, lun de ces dormeurs repose sur le ventre, la tête à lombre, son jean baissé jusquaux genoux. Il porte un slip rouge vif sur lequel des taches noires se détachent. Des mouches. Elles sont posées en grappes vibrantes ; elles sagitent, frémissent, sans jamais quitter leur refuge écarlate.
|
|
|