Parution Février 2010

 

Jean-Loup Trassard est né à la campagne, l'été 1933. Il publie pour la première fois dans la N.R.F. en 1960 puis, à partir de l'année suivante, plusieurs récits chez Gallimard. Outre quelques livres de proses, nous avons publié dans la série “ Textes & Photographies ” Territoires (1989), Images de la terre russe (1990), Ouailles (1991), Archéologie des feux (1993), Inventaire des outils à main dans une ferme (1981 & 1995), Objets de grande utilité (1995), Les derniers paysans (2000) La composition du jardin (2003), Nuisibles (2005,) Le voyageur à l'échelle (2006) ainsi que Sanzaki, (2008). Après La Déménagerie (Gallimard, 2004), il a fait paraître en 2007 à nos éditions Conversation avec le taupier.

 

Jean-Loup Trassard
Eschyle en Mayenne

Texte et photographies
72 p., 16,5 /24.
2010. ISBN 978.2.86853.535.1
22,00 Euros

Tirage de tête : 30 ex. numérotés, accompagnés d'une photographie originale signée par l'auteur — 110,00 euros

Soudain pris du regret d’ignorer le grec, et n’ayant assisté à aucune représentation du théâtre d’Eschyle, ni sur la ruine des palais respiré l’air que juste viennent de quitter ses héros ( seulement dans ma main le toucher, une fois, des pierres du Parthénon, mais combien forte, encore vivace, l’impression ), cet été je reprends, ne lâche plus – en traduction – les sept pièces polies par 2 500 ans, presque, de lecture.Est-ce le sable terreux du jardin sous mes sandales ? tandis que tourné vers le soleil dans un fauteuil de bois et toile, par léger vent d’est, j’ouvre et ferme le livre, les paroles que j’y entends me paraissent, également chaussées de sandales, crissantes du sable où le pied s’imprime, de la terre que la main égrène.Les Danaïdes venues des bouches du Nil pour se réfugier en Argos se hissent sur un tertre où sont, blanches près de la mer, quelques statues de dieux. Elles fuient le mariage que cherchent à leur imposer des cousins, fils d’Égyptos, et appellent une tempête contre cet « insolent essaim de mâles » qui les poursuit, si pressé de « monter, malgré la loi qui l’interdit, dans des lits qui les repoussent ». Elles se lamentent, prêtes à déchirer le lin : « Vivante, je me rends à moi-même les honneurs des morts. » Mais leur père, Danaos, qui observait l’horizon, annonce : « J’aperçois un nuage de poussière, muet avant-coureur d’une armée. Des moyeux grincent, entraînant des essieux… » Ici ce sont charrettes de foin, menées au tracteur, dont les pluies récentes ont retardé la récolte, là des cavaliers qu’une fine poussière levée à la fois dissimule et annonce. Ils s’arrêtent, chevaux renâclent, dialogue. Tombent des fleurs de tilleul, sur le tertre peut-être où se serrent les jeunes filles, sur la page.
 « Je suis… Pélasgos, chef suprême de ce pays… », « Nous sommes le sang de cette génisse… », suivent des généalogies. « Comme j’ai fait plusieurs métiers, je connais tout le monde », me dit Pierre L. Il faut entendre « dans quelques communes alentour ». Et au sujet de certaine jeune mariée, pour laquelle l’église vient de sonner : « La mère à sa mère, qu’avait pris un Méseux du Pâtis, était même la soeur au scieur de long de La Bigottière. » De Io, par Épaphos, Libye et Danaos, depuis les herbages jusqu’à cet empan de sable qui sépare les suppliantes du groupe déployé des cavaliers et du roi sur son char, se dégage, au fil de six générations, l’assurance de quelque parentèle : « Il me semble bien en effet que d’antiques liens vous rattachent à ce pays. »
Entre une possible colère de Zeus s’il ne secourt pas celles qui se placent sous protection divine et le qu’en-dira-t-on chez les Pélasges s’il risque la guerre pour ces femmes « à la tendre joue brunie au soleil du Nil » ( « car le peuple aime à critiquer ses chefs » ) le roi choisit d’aider le troupeau des vierges porteuses « de rameaux frais coupés, enveloppés de laine blanche » contre ceux qui arrivent sur des « vaisseaux à la solide et sombre carène avec leur nombreuse armée noire ».
Pélasgos va convaincre le peuple. Les cinquante fils d’Égyptos ( « ces mâles d’une intolérable insolence qui courent sur mes pas avec des clameurs luxurieuses », dit le choeur ) dépêchent un héraut qui saute dans la vase ( le fond du golfe, un marécage ) et celui-ci menace de traîner les cousines par les cheveux si elles ne courent pas vers l’embarcation. Déjà il porte la main sur les tuniques.
Mais Pélasgos l’arrête : « Crois-tu donc être venu dans une ville de femmes ? » À menaces de guerre, une calme fierté. Le héraut disparu s’enlise un peu sans doute sur le rivage. Préparatifs, que marmonnent donc maintenant les suivantes des Danaïdes ? Des hirondelles tendent en travers du jardin les guirlandes que trace leur vol. L’air n’est pas à l’orage malgré, là-bas, cette tension…
www.jeanlouptrassard.com
Jean-Loup Trassard est parmi les trente auteurs choisis et présentés par Le Centre National du Livre à l'occasion du 30ème anniversaire du Salon du Livre de Paris. Pour connaître l'ensemble des auteurs présentés et le programme des rencontres :

Centre National du Livre - Salon du Livre de Paris 2010