Livre d'artiste


* Pascal Commère, né en 1951, travaille en Bourgogne. Il vit à la campagne, écrit régulièrement et publie depuis 1978. Bourse Del Duca pour son premier roman ( Chevaux, Denoël, 1987 ) et Prix de poésie Guy Levis Mano 1990.
Son plus récent livre de poèmes, Bouchères, a paru chez Obsidiane en 2003. Il a fait paraître à nos éditions Solitude des plantes en 1996, Le grand tournant en 1998 , La grand’ soif d’André Frénaud en 2001 et D'un pays pâle et sombre en 2004.
Sylvie Turpin est née en 1956. D'un apprentissage de la fresque elle tire l'utilisation d'un matériau : le mortier, en même temps que « la manière dont l'œuvre établit des rapports evec le mur » (Philip Armstrong). Avec la gravure elle poursuit son questionnement de la matière. Papier bien-sûr, mais plié. Ficelle...

 

Pascal Commère
Lieuse

Nouvelle. Avec 10 gravures originales en couleurs de Sylvie Turpin. 36 exemplaires sur Vélin d'Arches numérotés et signés par l'auteur et l'artiste.
36 p. 22/26,5 cm.
2003. ISBN 2.86853.402.3
450,00 Euros

 De mon côté, je pensais aussi à une ficelle. Une ficelle que j'avais trouvée un jour comme aujourd'hui où le monde semblait vide. Non pas une de ces journées de moisson où, sans interruption, les tracteurs passaient et repassaient sur la rue le long de ma permanence, tirant vers les silos de la Coopérative (auparavant ils feraient la queue devant le pont-bascule) de grandes bennes rouges ou bleues d'où tombaient par derrière et sur les côtés, à la jointure des tôles, malgré le calfeutrage au moyen de sacs d'engrais vides dont les paysans auront toujours le secret, de gros grains tout ronds qui rebondissaient sur le goudron avant de se caler entre les graviers. Et le souvenir de cette ficelle déliait mes doigts lentement, parce qu'une ficelle — rien, me semble t-il, ne porte davantage en soi l'image de la pauvreté du monde, de sa précarité — ne prend vie qu'en bougeant, c'es-à-dire en serrant, et les nœuds de cette ficelle longtemps m'avaient retenu attaché à la terre. D'où nous venions tous deux, ma ficelle et moi, ayant l'un et l'autre traîné sur la poussière qui laisse des marques grises sur la peau, également noués, comme serrés chacun sur soi-même, prisonnier de ce qui ne passe pas mais s'enferre davantage à chaque tour. Et c'était ça, ma ficelle, celle que j'avais trouvée, une image un peu bleue de moi, que j'enroulais autour de mon poignet. L'image de quelque chose dont on ne peut bientôt plus se déprendre. Et le chanvre, mais c'était en réalité une ficelle en plastique, comme on en voit maintenant dans les fermes, du plastique usé, effiloché aux deux bouts à tel point qu'en y regardant vite on pouvait s'abuser, et le chnavre, qui donc n'en était pas, lentement épousait la chair de mon poignet. Et mon poignet ne se défendait pas. Il y a un instant, après la tension, où le corps s'abandonne, comme l'épi battu contre le tambour, dans le vrombrissement imperturbable de la machine, laisse tomber plus loin ses grains dans la trémie.