Tirage de tête
Le temps qu'il fait 1981-2001
Catalogue chronologique.
152+24 p. 16,5/24.
2001. ISBN 2.86853.355.8
600,00 Euros
30 ex. sous emboîtage avec une estampe numérotée et signée de F. Dilasser, une de R. Texier et une photographie originale signée de Jean-Michel Fauquet.

Sommaire des illustrations et textes inédits :

Jean-Pierre Abraham. Je ne connais pas tous les auteurs de la maison
Baptiste-Marrey. Statues dressées dans le sel
Yves Bichet. La voix de Georges
Christian Bobin. J’ai des secrets
François Boddaert. Lettre ouvrable par M. Georges Monti, éditeur-imprimeur
Jean-Luc Chapin. Photographie inédite
Patrick Cloux. Mon pain blanc
Pascal Commère. J’aime les chutes
Luc Dietrich. Photographie inédite
François Dilasser. Dessin
Jean-Michel Fauquet. Photographie inédite
Alexandre Hollan. Dessin
Gérard Macé. Photographie inédite
Gilles Ortlieb. Le train des vignes
Jean-Claude Pirotte. Avoir vingt ans
Paul Louis Rossi. La salamandre verte
Paul de Roux. Sur le motif
Jan Laurens Siesling. Épitaphe & vanité
Richard Texier. Dessin
Jean-Loup Trassard. Lisez-vous ?

Estampe de François Dilasser contenue dans le tirage de tête
La salamandre verte

Parmi les souvenirs les plus chers, je garde celui de la cave de mon grand-père Corentin Le Queffelec, où se tenait son atelier de menuisier, avec l’odeur de la sciure et des copeaux, et celle de la gomme arabique qui chauffait sur la salamandre verte. C’est là que je lisais Un jardin sur l’Oronte, de Maurice Barrès, et Matteo Falcone, de Prosper Mérimée.
Je me souviens que j’emportais en classe le petit livre des Nuits blanches et du Joueur de Fedor Dostoïevsky. Ces temps derniers, j’ai racheté sur les quais de la Seine l’édition de 1945 du livre de Stefan Zweig : Amok ou le Fou de Malaisie. Et je me suis persuadé que c’était celle que je lisais à l’époque. Je devais avoir douze ou treize ans. Le personnage — médecin saisi par l’Amok — se mettait à courir dans les rues comme un dément.

Plus tard, avec mon premier salaire, j’achetai mes premiers livres. Le Panorama critique de Rimbaud au Surréalisme, de Georges-Emmanuel Clancier, et La Science des Rêves : Die Traumdeutung, de Sigmund Freud. J’ai encore ces deux ouvrages à côté de moi, et je viens d’acquérir chez un libraire l’Anthologie de l’Humour noir, que j’avais perdue, dans l’édition de 1950. Mon rêve serait de reconstituer cette bibliothèque primitive, dans sa forme et sa couleur, avec exactement les éditions que je possédais à l’origine.

Estampe de Richard Texier contenue dans le tirage de tête
C’est pourquoi je suis particulièrement heureux de publier des livres chez Georges Monti, aux éditions Le temps qu’il fait. Avec ces volumes, j’ai l’impression de donner aux lecteurs une sensation identique à celles que je connaissais autrefois. Je m’y trouve en compagnie d’écrivains qui me confortent dans ce goût désintéressé de la littérature. Je veux dire un goût de la littérature pure, ayant répudié le sens utilitaire, qui ne se soucie que de son propre mouvement. Avec Joseph Delteil et Henri Thomas, elle nous vient le plus souvent de régions éloignées de la France et de l’Europe, comme décentrées dans leurs intérêts et leurs propos.

J’y reconnais Jean-Claude Pirotte, Jean-Pierre Abraham, le photographe Gilles Erhmann. Et Jean-Loup Trassard, que je lis au bord de la Méditerranée, en ce mois de décembre. Je ne pense pas uniquement à la lecture. Je pense qu’il est très important d’avoir des livres à soi, de les commander, d’entrer dans une librairie pour se les procurer. Acheter un livre est un acte inaugural qui favorise la passion. C’est elle qui me guide et qui m’inspire la relation que j’entretiens avec la lecture, les livres, et l’inestimable plaisir de les couvrir avec du papier cristal, de les ranger sur les étagères, et d’en suivre chaque nuit le hasardeux discours.

Je me suis demandé pourquoi on appelait cette chaufferette autrefois brillante en émail une salamandre. La salamandre n’est pas seulement un batracien mystérieux de sang froid, vivant au bord des mares et des ruisseaux — d’une belle couleur noire tachetée de jaune —, c’est aussi une figure héraldique, un animal chimérique qui avait la réputation d’être incombustible et de vivre dans le feu. La littérature est comme la salamandre, à la fois brûlante et glacée. La littérature, comme la salamandre verte de mon grand-père, est la gardienne du feu.

Paul Louis Rossi
Décembre 2000
Photographie de Jean-Michel Fauquet contenue dans le tirage de tête