Traquet motteux ou L’agronome sifflotant
160 p. 12/18. Collection Corps neuf.
2010. ISBN 978.2.86853.537.5.
10,00 euros.
«
Depuis le néolithique, il s’agissait de produire plus et mieux : le succès brutalement s’est retourné contre les métiers de la campagne. Il faudra produire moins et moins bon. Ayant vidé les villages, coupé les arbres, rasé les haies, mis les races animales au musée, fait disparaître la faune sauvage et la flore, envoyé ceux qui auraient assuré la relève travailler en ville, on fera de l’élevage « hors sol ».
Les textes de ce livre, même s’ils ne sont parfois que l’ébauche de ce que j’aurais aimé qu’ils fussent, doivent être entendus comme, incomplet, maladroit, mais joyeux d’aimer, un hommage à la civilisation rurale au moment où, parée de toutes ses variantes régionales, corps et biens, elle sombre. Ce qui, lecteurs, pour nous, les terriens, s’accompagne d’une émotion. »

J.-L. T.



« Il serait aisé de montrer que jusqu'à présent pas grand chose n'est venu remplacer ce qui, à la campagne, s'est perdu dans le registre des capacités créatives. Et pas seulement les artisans, mais tous les paysans se trouvaient conduits par la présence des chevaux à une science particulière, à une gamme de connaissances, d'appréciations, plus riches que celle offerte par le tracteur (dressage des pouliches, conduite d'ensemble, attelage et technique de chargement plus délicate, entretien des charrettes, soin aux chevaux, etc). L'inconvénient est qu'il fallait souvent marcher près de l'attelée (on préfère travailler assis, bien que les trépidations des tracteurs semblent néfastes pour les vertèbres). D'autre part, labours, moissons, déplacements étaient moins rapides. Et encore quatre percherons en ligne allaient bien des fois plus vite que la paire de bœufs, l'un vers l'autre penché, traînant un petit char de foin tandis qu'on leur parle en langue d'oc et que l'aiguyade, par moments posée sur le joug, leur demande de tourner, on encourage leur effort.
Là comme en quelques autres domaines, il serait juste alors de s'interroger sur l'emploi de ce temps qu'on a cru gagner.
En marchant le long des quatre chevaux qui balançaient la tête, ou bien étant assis au bout de la charrette vide, ayant sur son cou posé le fouet à manche roulé qui sert pour les claquements, à attendre les bœufs dont le joug grince, l'aiguyade légère sur l'épaule et la casquette baissée devant les yeux, tout au contraire de ce qui se passe dans le bruit et l'odeur des tracteurs, le paysan, le charretier, baignaient dans la qualité de l'atmosphère, entre l'état du chemin et le poids du fourrage emmené. À l'époque d'une hâte générale orchestrée vers la tombe (d'autres producteurs-consommateurs vous remplacerons) nous pourrions essayer, en nous rapprochant mieux des civilisations rurales, de sauver au moins le souvenir, resté net, d'autres rythmes de vie que les nôtres.
Cette belle variété de chars, charrettes et carrioles qui roulaient encore il y a quelques années parle du pas de l'homme sur la terre et contribue, de façon heureuse, à une apologie de la lenteur.»