Sanzaki
Texte & photographies. 80 p. 16,5 /24.
2008. ISBN 978.2.86853.510.8
— 22,00 Euros




« {...} L'alambic est posé, roues calées, dans un coin de la cour, juste après la maison parce que le bâtiment de cave est derrière,avec une porte au bout. À terre un tuyau de caoutchouc rouge serpente qui vient de là-bas justement, il amène le cidre. Cette machine n’ayant rien d’agricole, on ne la comprend pas bien. À l’arrière comme sur les côtés sont rabattus presque jusqu’au sol ses flancs de tôle rouillée qui étaient relevés pour le transport. Maintenant elle fume, elle transpire, il y a des fuites, des mouillures en dessous. Elle fait son œuvre hors la vue, dans le corps où est le serpentin. Qu’est-ce qu’elle montre ? Un haut tuyau, un réservoir où entre le cidre, un toit contre la pluie et surtout un petit robinet qui à force de faire semblant de fuir remplit un bac circulaire en cuivre rose, son crachotement essentiel doit être écouté. Là, flotte une sorte de thermomètre, vertical sur le liquide incolore.
Un homme s’active avec une clé, le bouilleur, maître de la machine secrète qui grogne et crache — un bourgeron noir élimé, une casquette qui semble faire partie de sa tête — de temps en temps il tourne vers lui le flotteur pour l’examiner, cet instrument ne mesure pas la température mais le degré d’alcool, plus de 70, elle est trop forte ( c’est à « la goutte » que pense le bouilleur ), comme on a mis à ses pieds un seau d’eau fraîche il en verse au jugé sur l’alcool et vérifie ensuite que le degré a baissé puis il remplit de cet alcool à peine dilué un seau que le fermier vient chercher en laissant un autre seau vide. « La goutte » est emportée vers l’ombre pour être versée dans une barrique à la cave — humide sol de terre tassée — où nous ne pénétrons pas, ignorant donc si l’homme transvase avec un entonnoir de plastique ou préfère le vieil entonnoir de bois, carré, bien lavé, qui monte sur le dos de la barrique tandis qu’on enfile son bout de tuyau dans la bonde. Ainsi, par seaux successifs, « la goutte » va aller méditer entre les douelles ajointées, se marier en silence au tanin du bois,s’en colorer.
Pendant que le fermier est à la cave, le bouilleur s’active au cul de son alambic pour fourrer des bûches dans le fourneau qui reste porte ouverte. Crépitements, puis deux éclatements sourds résonnent dans la cheminée, tout le corps de la machine, réservoirs, tuyauterie, en paraît tressaillir. Vite le bouilleur retourne devant le bac où l’alcool tombe, peu mais continûment, c’est sur cette transparence qu’il doit veiller, elle dissimule sous l’aspect anodin de l’eau, le feu qu’elle contient. {...}»