
« {...} L'alambic est posé, roues calées, dans un coin de la cour, juste après la maison parce que le bâtiment de cave est derrière,avec une porte au bout. À terre un tuyau de caoutchouc rouge serpente qui vient de là-bas justement, il amène le cidre. Cette machine nayant rien dagricole, on ne la comprend pas bien. À larrière comme sur les côtés sont rabattus presque jusquau sol ses flancs de tôle rouillée qui étaient relevés pour le transport. Maintenant elle fume, elle transpire, il y a des fuites, des mouillures en dessous. Elle fait son uvre hors la vue, dans le corps où est le serpentin. Quest-ce quelle montre ? Un haut tuyau, un réservoir où entre le cidre, un toit contre la pluie et surtout un petit robinet qui à force de faire semblant de fuir remplit un bac circulaire en cuivre rose, son crachotement essentiel doit être écouté. Là, flotte une sorte de thermomètre, vertical sur le liquide incolore.
Un homme sactive avec une clé, le bouilleur, maître de la machine secrète qui grogne et crache un bourgeron noir élimé, une casquette qui semble faire partie de sa tête de temps en temps il tourne vers lui le flotteur pour lexaminer, cet instrument ne mesure pas la température mais le degré dalcool, plus de 70, elle est trop forte ( cest à « la goutte » que pense le bouilleur ), comme on a mis à ses pieds un seau deau fraîche il en verse au jugé sur lalcool et vérifie ensuite que le degré a baissé puis il remplit de cet alcool à peine dilué un seau que le fermier vient chercher en laissant un autre seau vide. « La goutte » est emportée vers lombre pour être versée dans une barrique à la cave humide sol de terre tassée où nous ne pénétrons pas, ignorant donc si lhomme transvase avec un entonnoir de plastique ou préfère le vieil entonnoir de bois, carré, bien lavé, qui monte sur le dos de la barrique tandis quon enfile son bout de tuyau dans la bonde. Ainsi, par seaux successifs, « la goutte » va aller méditer entre les douelles ajointées, se marier en silence au tanin du bois,sen colorer.
Pendant que le fermier est à la cave, le bouilleur sactive au cul de son alambic pour fourrer des bûches dans le fourneau qui reste porte ouverte. Crépitements, puis deux éclatements sourds résonnent dans la cheminée, tout le corps de la machine, réservoirs, tuyauterie, en paraît tressaillir. Vite le bouilleur retourne devant le bac où lalcool tombe, peu mais continûment, cest sur cette transparence quil doit veiller, elle dissimule sous laspect anodin de leau, le feu quelle contient. {...}»