« Avant de nourrir des bovins, de fauciller les ronces sur les talus, de reclouer les barrières, il y eut le jeu pas si loin, une cinquantaine dannées qui consistait à installer une ferme, chaque jour une nouvelle ferme, contre les racines des tilleuls, sur la terrasse, ou dans un coin cendreux de la cheminée. Aujourdhui que disparaît lagriculture traditionnelle, deux poignées de petits sujets descendent du grenier où ils attendaient la résurrection. Posés dans la cour dune ferme, sur le sable que tassent pas et roues, contre les pavés polis autrefois par les fers des chevaux, ils sy reconnaissent tant quil est insupportable de les mener ailleurs. Ronflements du tracteur, meuglement des étables, pépiement au bord des ardoises, le chien rôde, les poules sinterrogent sur le caractère mangeable dune si petite humanité, au milieu : fermières et fermiers, ou marchand, journalier, forgeron, les mains juste tirées des poches, empoignent les outils et, à linstant, distribuent autour deux un espace agricole. Qui veut plier son corps découvre létendue nouvelle et tout de suite perçoit un autre temps, celui qui règne dans lair et sur lespace reconstitué des fermes. Le moindre objet annonce une durée, ses avant et après, le précaire des tâches inachevées se fait presque éternel, les muettes petites bouches viennent de se taire. Cest ce temps que je prélève, des soixantièmes de seconde de bonheur agricole. Et les instantanés transforment limmobilité en gestes. »