
«Malgré les landes, il y avait assez peu de moutons autrefois dans le Maine, les forêts proches demeuraient trop fournies en loups. La chaux et les engrais ayant ensuite rendu le sol favorable aux cultures, à l'élevage des vaches laitières, on considéra que le mouton par sa façon de tirer sur l'herbe en arrachait quelque peu la racine et faisait du tort. Aussi n'ai-je guère vu de moutons en Mayenne.
Durant la guerre cependant mes parents avaient acheté deux brebis qui eurent plusieurs fois des agneaux et ma mère en filait la laine. Mais cela aussi disparut. Et ce n'est que durant l'adolescence que je retrouvai les moutons : par des livres sur la transhumance qui soudain (soleil, pousière, plantes odorantes, mots accentués) fut avec le désert l'un des ailleurs que j'opposai aux pluies de notre campagne.
Trop tard, je ne serai pas berger, même pour rire. Mais voilà qu'après avoir tourné autour de bien des petits troupeaux épars, moutons de Beauce entre les meules qui semblent paillotes d'un village nègre, moutons des Pyrénées dont les brebis portaient des cornes, moutons d'Espagne sur les chaumes d'une terre cuite, moutons à peine discernables dans le vallonnement des Causses, comme gris lichens entre sol et ciel... Voilà que par une haute vallée du Queyras, je rejoins, j'atteins, à 2500 mètres d'altitude, ce flot sonnaillant qui s'écoule, le son enfin d'une rêverie commencée il y a vingt- cinq ans dans la boue mayennaise, d'où j'arrive. Et le berger, jeune homme, veut bien parler avec amitié à ce passant venu de l'ouest qui, revenu déjà, reviendra.»