
«Tandis que les fermières lavaient presque toujours elles-mêmes, au douet aménagé sur un ruisseau, la plupart des commerçants du bourg faisaient laver au lavoir communal, en contrebas de la route, par une journalière. Ce lavoir est assez vaste, carré, avec un toit de tôle courant sur un périmètre et laissant un vide au milieu : la pluie ainsi peut tomber au centre du bassin, le soleil en réchauffer l'eau. Une fois par semaine on le vidait pour le remplir d'eau claire pendant la nuit au moyen d'une source proche. Les laveuses titrées de la commune retrouvaient là des femmes venues rincer leur propre buée, et ces langues ensemble savonnaient la vie de quelques absents.
Tout comme la fermière seule au milieu des joncs (les vaches parfois approchent un muffle baveux des chemises tordues lancées sur le tréteau), chacune des laveuses du bourg était dans son carrosse.
C'est une forte caisse n'ayant que trois côtés et un fond (les mesures en sont variables, mettons 45 cm sur trente et 25 cm de haut). Quatre montants extérieurs forment par leur base dépassante des pattes de 5 cm qui élèvent le carrosse au-dessus de la boue et lui évite une détérioration accélérée. Il faut ajouter que le devant est surmonté d'une petite planche (8 cm de large environ) clouée horizontalement comme une amorce de couvercle, ou plutôt légèrement en pente vers l'avant, et que celle-ci est échancrée en arc de cercle pour que le corps se penchant y puisse avancer. Enfin que les deux planches latérales se terminent vers l'entrée par un arrondi très marqué. Peint à l'extérieur d'un bleu charron qui peu à peu s'efface, le carrosse doit être rempli de foin : on s'y tient à genoux, tout au bord de la planche à frotter du lavoir. Avec seulement la pointe de ses sabots fichée derrière elle dans le cloaque, la laveuse que son carrosse isole, règne sur le savon et la brosse(...)
On a vu des carosses au rebut servir pour aniger une poule couvasse, c'est à peine peut-être si le foin en avait été changé. Malgré cette litière qui l'apparente au sabot le carrosse, à cause de son bois lourd sonnant un peu le creux, fait plutôt penser à une barque enchaînée pour l'instant au quai blanchi du lavoir, mais sur laquelle à d'autres heures une forme voûtée sous la brume, les genoux au chaud, rame peut-être avec le battoir.»