La défeuillée
Carnets. 120 p. 12 /19.
1994. ISBN 2.86853.184.9
— 13,00 Euros
L'énigme de l'œuvre d'Henri Thomas (comme celle de sa singulière personnalité) tient un peu dans cette note, empruntée au présent livre : « Quelqu'un rêve que je suis vivant. Quand il cessera de rêver — quand il s'éveillera — je mourrai.» Elle tient dans une heureuse confusion entre le rêve et la réalité, entre la conscience de soi et la perception de l'autre. Ainsi se produit — à vue, dans ce carnet — une sorte d'échange chimique (troublant car il nous concerne très exactement en même temps qu'il est tout particulier à l'auteur) entre l'écriture et la conversation, entre la pensée et l'anecdote, entre le souvenir et l'invention.
«Je n'ai que des assurances de sauvage, d'artiste réveillé par des sensations très anciennes
couleur subitement découvertes.
La lumière appelée lire, la lumière appelée écrire



« Quelqu'un n'apportant rien que son inquiétude, sa faiblesse, sa bonne volonté (mais il a peu de volonté !) — quelqu'un n'attendant pas de toi que tu sois vrai — on n'a pas idée ! — seulement que tu sois là, pour parler. Voilà la plupart des conversations. Comme cette réalité est pauvre à côté de celle d'une lecture ou de quelques pas dans la rue.
Si minutieux que soit le travail, on ne peut se fabriquer entièrement — le fait qu'on le veuille est encore ce qu'il y a de plus achevé, en tout cas de plus intéressant.
La ferveur entière, absolue, qui a été et que je me rappelle (ou dont je me souviens — qui n'est pas plus satisfaisant), c'est vrai qu'elle m'est venue des mots écrits, d'abord en lecture seulement, puis les mots venus devant une parole en moi, pour moi, de moi.
Ces mots peuvent être des armes, offensifs, défensifs, ils ne sont pas au service des appétits personnels — c'est-à-dire de l'éloge de soi (un exemple de cette misère, l'Âge d'or de Pierre Herbart). Le vrai langage suppose un jugement sur soi-même, une mise à son rang de la petite vie personnelle — afin que quelque chose de plus personnel infiniment puisse se manifester.
Si j'ai été impropre à fréquenter les réceptions, allant dans les rues, au désert des immeubles par les fins de nuits froides, — il n'y a pas eu d'autre manière pour moi (et c'est peut-être la seule en effet) de me déprendre du mensonge. Ce sont les fenêtres fermées, éteintes, noires ou argentées par la lune, qui m'ont fait comprendre les chambres.»