Saint-Germain
5 septembre 1942
Chère Adrienne Monnier
Mon silence donne à la lettre que je vous avais écrite (également de Saint-Germain, où je suis presque toujours), des allures d'adieux, mais il n'en ai rien; des choses que vous m'aviez dites par ci par là (par exemple celle-ci : qu'il doit être égal finalement d'avoir une âme ou point d'âme ou certains versets du Livre des Morts des A{nciens} É{gyptiens}), font partie si j'ose dire de mon domaine spirituel; c'est un domaine où il n'est point d'adieux, mais seulement des séries de reconnaissances de plus en plus assurées. C'est bien de celui-là que je vous écris, et dont je serais heureux d'avoir des nouvelles. Je profite d'un moment de grand bien-être dans mon travail pour vous adresser mon petit message, et naturellement c'est de mon travail encore que je vous parlerai; il s'est accru depuis mon mariage, et a pris davantage de continuité; il est devenu à plus longue échéance; je dois cela pour une part à Colette, et pour une autre à une certaine tranquillisation qui s'est opérée en moi, et dont le signe visible à autrui est peut-être des idées qui m'ont occupé tous ces temps-ci. Je veux dire que d'après ces idées, on pourrait concevoir le calme dont elles procèdent ou bien qu'elles créent ou bien qu'elles présupposent qu'elles espèrent. Je ne sais pas là-dedans ce qui est le miroir et ce qui est la chose réfléchie. L'essentiel en est, je crois, une grande indifférence envers toutes les choses une absence d'espoir aussi complète que possible un état où je n'attend ni n'espère rien des autres ni de moi-même (là est l'astuce, la jointure défaite qui me débarrasse de tout l'appareil étouffant). Alors je me retrouve les mains libres et non tremblantes, l'esprit appliqué et détaché en même temps, dans ma situation de créature fortuite et éternelle bon pour le travail, adroit pour composer ma perspective sur les choses. Je me débats en ce moment dans un roman où j'ai pris ces idées par le travers, en les compliquant périlleusement pour leur expression mais qui me passionne et m'engage vraiment. Je pensais ce matin, par une espèce d'obsession, à la parole de quel livre de la Bible ? «Et je vis de nouveaux cieux et une nouvelle terre». Il y a des moments où je me dis que la vraie tâche de l'artiste est bien de créer ou de laisser entrevoir ses nouveaux cieux et sa nouvelle terre. Ils transparaissent dans la réalité c'est avec un coup au cur que je les vois briller ça et là ! Je me dis aussi que la civilisation, c'est l'état où il est laissé à chacun la possibilité, avec la difficulté, de s'acheminer vers ces choses. Je vous tends là un fil de l'écheveau qui se rembrouille chaque jour dans mon esprit, dont je ne viendrai jamais à bout mais sans lequel je ne serais rien. Vous en trouverez peut-être d'autres brins dans une sorte de roman où j'ai soudé ensemble trois nouvelles et des réflexions afférentes au personnage commun que Gallimard a pris et qui est actuellement à la Commission de Contrôle si toutefois il en sort avec le satisfecit. Il paraîtrait alors à l'automne.
Je traduis de très belles nouvelles de Stifter et après, peut-être, le journal de Hebbel, en collaboration avec Jean Lambert.
Tout cela me fait un petit monde dont je ne sors guère.
Avez-vous lu Les oiseaux gris, du hollandais Arthur van Schendel, collection Feux croisés ? Colette, qui vient de le lire après moi, l'a trouvé également beau il y a un mélange de fatalité et de sérénité assez rare, je crois. Cela m'a un peu rappelé Keller. Dites à Saillet de le lire (je le lui dirais bien moi-même, mais il a quelque chose contre moi, qui pique ma curiosité et provoque mon respect).
Lesbats m'a écrit pour me faire part de la décision du Militar befehlshaber qui était à prévoir. C'est l'époque des interdictions, après laquelle viendra celle des résurrections, pour laquelle il faut vivre, ça nous apprendra à travailler durablement.
Bien à vous
Henri Thomas
Colette