Lettres tombales
Proses. 96 p. 12 /19.
1983. ISBN 2.86853.042.4
— 9,00 Euros
Jean Paulhan regrettait naguère la disparition d'anciens genres littéraires — tels que les lettres, lettres écrites sciemment à des êtres d'autant plus présent à l'esprit, au cœur, qu'éloignés dans le temps, ou imaginaires, ou trop proches pour qu'on leur parle jamais autrement que par une distance qui recrée la fiction inhérente à toute acte d'écrire, c'est-à-dire s'évertuer contre le temps, la mort, la solitude — thèmes propres aux poèmes ou nouvelles de l'auteur.
Il n'évoque plus ici les Cyprès ou les Chiens, mais des figures incarnées, des « familiares » destinataires comme le Christ, Rimbaud, le lecteur, une préceptrice, un jeune ami, ses sœurs d'antan...
Trois lettres viennent s'ajouter aux précédentes. « À son chien », « À Sollers », « À un éditeur », poursuivant l'essence du genre épistolaire : claires, animées, sincères, convaincantes, composées elles-mêmes de lettres incisant un caractère définitivement né.



À Rimbaud

 

« Rimbe, 
car tels ces capitaines ou ces saints, ces philosophes qui ont fait l'histoire, tu restes dans les pensées comme un exemple à vivre, à être, tu n'as pu ne pas exister, donnant leçons de mœurs. On a bavé l'humain sur toi, je n'y ajouterai que pour t'appeler l'homme de vrai. On dit que ce terme n'a de sens, sinon relatif : quand il s'agit de toi, si. Il est vrai que né à cette chiennerie il n'est que de blasphémer et pisser en l'air adolescent; condamné à la mort, que de graver l'éternel à défaut en s'apercevant sitôt que la gloire meurt même avant soi; rendu au vide du désert des cités et des affaires, hors la bêtise des filles ou le stupre de l'ami, que de se plaindre et gémir, redevenu bête; gangrené et cancéreux vers la quarantaine, agoniser dans les cris et les appels à ce qui n'existe pas — tout cela fut vrai, médiocre comme l'homme exact. Puis, tes mots grandioses, ton total mépris de tout, tes lettres de Rhétorique ou d'appel de Londres à Verlomphe et du Saint-Bernard, la haine de tous les merdeux, la vénération des neveux, ton génie comme une pierre là pour les siècles après-humains,
il n'est jour que je, tel autre, ne pense à toi, ne te cite, ne te clame. Ainsi j'ai entendu chanter un ténor tes proses à Londres où tu flânas, vu un mauvais film dont la fin s'admire, toi disparaissant sur ta litière dans les sables et les airs, à l'infini des déserts et des œuvres manquées, été sur ta tombe farcesque en compagnie d'un sérieux professeur anglo-saxon, mais le meilleur fut ceci : à boire trois bouteilles de bordeaux dans une brasserie select parisienne en compagnie du poète marocain Khaïr-Eddine, lequel se mit à dire bellement “ Oraison du Soir ” à l'effarement des serveurs en tablier et des notoriétés éphémères, puis me quitta dans un baiser arabe en assurant que le temps des assassins allait à son apogée :

Je vis assis, tel qu'un ange aux mains d'un barbier...
... sous l'air gonflé d'impalpables voilures

adieu Rimbe, tu n'es mort qu'en tes chairs, mais ton malheur continue de crier la beauté des soleils vides, du pubis des femmes et des saisons sur lesquelles s'affaissent les dits poètes, les imbéciles par honneur. »