Le Colloque de nuit
Essai.72 p. 14 /19.
1998. ISBN 2.86853.338.8
— 10,00 Euros
« Pour dire clairement les choses, il nous a paru qu’il était temps, concernant la Poésie (et la Littérature), d’interrompre cette sorte de fuite en avant qui caractérise l’Art de notre temps, et qui ne vise qu’à précipiter la destruction des formes — de l’intellect, et de la création. Il est temps, nous semble-t-il, d’interroger à nouveau l’esthétique (et donc, la politique) et de tenter une définition neuve de la modernité.
On ne verra ici qu’une organisation libre de la pensée. Il ne s’agit ni d’une déclaration, ni d’un manifeste. Mais d’un simple geste, destiné à indiquer que chacun peut l’accomplir et par là même se solidariser avec ceux qui veulent connaître le visage du futur que, tous, nous inventons. »



« Dans ce jardin extravagant des Buttes Chaumont, au Nord de Paris, un homme a rencontré un matin de brume une jeune femme toute vêtue d'une robe noire, mais légère avec de fines bretelles de soie, et laissant voir le dos et le buste de la belle créature. Et comme il s'approchait d'elle pour la féliciter de sa tenue et lui décrire la construction des calcaires et des gypses qui leur faisaient face sur l'autre versant de la colline, elle lui répondit en désignant le petit temple octogonal qui surmonte l'édifice des anciennes carrières. Elle lui dit : “Voyez-vous ce jeune minotaure avec sa tête de veau qui pleure et qui jette un filet jusque sur l'étang dans l'espoir insensé de capturer quelques carpes centenaires.”

À ce moment, vers le midi du temps universel, la lumière surgit sur les Buttes Chaumont, dispersant la brume en lambeaux, et contemplant la scène, je me suis désolé à mon tour de la tristesse du minautore, avec son corps d'homme et sa tête de bovidé. Il m'a semblé que son désespoir était le nôtre et que celui qui devait, dans le mythe, le tuer et meurtrir n'avait rien appris de son parcours initiatique et du fil tressé par la belle Ariane.

Nous n'avons épuisé les ressources du labyrinthe. Rien n'est plus faux que cet idéal de la transparence et de la visibilité à quoi l'on veut nous soumettre. Chacun doit défendre sa part d'obscurité. C'est pourquoi je préconise que l'homme, loin de sortir de ses abris pour clamer sa révolte comme le demandait Paul Éluard, je suggère que l'homme retourne dans sa caverne pour effectuer jusqu'au bout le travail initiatique, le travail intérieur — labor intus — que nos ancêtres avaient accompli dans l'obscurité des falaises, allongés dans des boyaus étroits, avec seulement pour dessiner des petites lampes à graisse.

Il m'a semblé qu'il ne fallait pas respecter l'homme, mais respecter le minautore. Il me semble qu'il faut respecter l'aile du scarabée. Il doit exister un ordre secret de l'univers. Je crois en ce que j'appelle moi-même une élégance de l'unvers, qui paraît aussi bien dans l'équation d'une loi de la physique, dans le dessin d'une plume d'oiseau — la maubèche par exemple des champs — dans l'organisation d'un cristal, dans la couleur d'une algue.»