« Ce pays où la souffrance à chaque instant oblige à ne rien épargner de soi, je vous le livre ici afin que vous puissiez vous aussi être heurtés, bouleversés, changés.»
Armand Robin
J'aime immensément ma Russie.
Bien qu'en elle la rouille de la tristesse se penche en saule.
Elles me sont douceur, la gueule sale des cochons
Et dans la paix des nuits la voix sonore des crapauds.
Je suis tendrement malade de souvenirs d'enfance.
La torpeur, la moiteur des soirs d'avril hantent mes songes.
On dirait que notre érable pour se chauffer
S'accroupit devant le brasier de l'aube.
O quantes fois aux branches grimpé j'ai
Pour dénicher ou la pie ou le geai !
Est-il toujours le même, le chef tout en verdure ?
Et son écorce comme jadis est-elle dure ?
Et toi, mon ami,
Mon fidèle chien tacheté ?
La vieillesse t'a fait glapissant, aveugle,
Et tu traînes par la cour, tirant ta queue pendante
Et le flair oublieux des portes et de l'étable.
Oh ! qu'ils me sont chers tous nos jeux de gamins :
À ma mère je volais un quignon de pain
Et nous y mordions tous les deux tour à tour
Sans jamais nous dégoûter l'un de l'autre !
Je n'ai pas changé.
Comme cur je n'ai pas changé.
En bleuets dans les blés mes yeux fleurissent dans mon visage
Étalant, paille dorée, la natte de mes poèmes
Serge Essenine (Extrait de La Confession d'un voyou)