Lucy comme les chiens
Roman. 120 p. 14 /19.
2001. ISBN 2.86853.342.6
— 14 Euros
« On est revenus vers le chemin qu'était pas très loin de là où on avait passé la nuit. Il marchait devant et je suivais. Je suivais comme les chiens suivent qui savent pas où aller. Parce qu'un jour on leur a donné quelque chose, ou parce qu'on leur a gratté la tête, ils se mettent à vous suivre n'importe où et même si on les bat, ils reviennent quand même. Dans mon dos, y avait la maison de Nane. J'ai tourné la tête à moitié, mais j'ai pas voulu tourné la tête tout à fait parce que ça faisait trop mal d'être là sur ce chemin que j'aurais préféré être six pieds sous terre parce qu'en plus du chagrin de revoir le soleil et la plaine que j'aimais pourtant mais que je supportais plus, y avait l'autre de savoir que j'étais comme un chien qui suivait le vieux pour la pitance et pas d'autre toit où aller...»


« — Y’avait des choses que je pouvais comprendre.
Y’avait des mots qu’ils avaient dit que je pouvais comprendre. Le mot : argent qu’avait dit Nane, je le connaissais. Pas d’argent, pas de fille, qu’elle avait dit. Ma tête a été soudain pleine d’animaux et de cris, ma langue a gonflé dans ma bouche. Pas d’argent, pas de fille. J’aurais voulu repousser ce moment où j'ai commencé à marcher le long de la véranda et le long de la maison, et le long du chemin qui menait à la mare où je me baignais quand j’étais petite, repousser ce moment et revenir en arrière quand on était montés dans le train qu’était le moment du départ parce qu’à ce moment-là, je savais pas encore cette vérité à propos de Nane. Le père Pogg allait à la ferme de McCabe qui vendait des bêtes. Pogg avait toujours été vieux même quand j’étais petite. Il sortait de l’argent de sa poche et on lui donnait un veau qu’il ramenait au bout d’une longe pour le tuer et le manger et saler ce qu’il avait pas mangé. Y avait qu'une route pour aller chez Mc Cabe et la route passait devant chez nous et Pogg s'arrêtait chaque fois, et disait à Nane : allez ! ça lui fera une promenade, et je partais avec lui jusqu'à la ferme où je regardais les animaux. Un homme attrapait un veau dans l'enclos et le veau se laissait faire au début, mais quand il avait compris le truc, il se mettait à gigoter et à pleurer à cause qu'on allait l'enlever à sa mère et la mère gigotait aussi, jamais contente qu'on lui vole son petit. Pogg sortait l'argent de sa poche. Il avait mis un élastique autour des billets. L'homme lui tendait la longe. Alors on reprenait la route. La bête pleurait tout le temps du voyage. Et la vache qu'était de plus en plus loin pleurait aussi. On entendait leurs voix qu'étaient comme un écho, rien que leurs deux voix dans la plaine qu'étaient que du silence...»