Les jours heureux
Roman. 144 p. 14 /19.
1995. ISBN 2.86853.210.1
— 13,00 Euros
« Juste un mot encore, ne partez pas si vite. Avez-vous donc oublié l’histoire des vendredis sans parole où nous nous aimions d’un amour frileux, drapés de trop d’orgueil et l’un à l’autre sourds ? Écoutez, mon absent, l’aveu de mes mensonges comme une dernière déclaration. Écoutez le naufrage qui me chavire, l'hiver qui me dépouille. Notre souvenir sera mon dernier bien. Vous m'écorchez vive à votre silence, ma vie est en cendres, mais pour un sourire de vous je me perdrais encore. Je m'attarde, non ? Ne partez pas si vite. Avez-vous donc oublié les jours heureux où nous nous aimions — sont-ils déjà si loin ? — , nous nous aimions d'amour ? Comme vous êtes jeune, comme vous êtes sage. Avant vous, c'est vrai, j'aurais juré savoir. Depuis vous, c'est vrai, j'attends.»



« — Le patron nous saluait maintenant comme de vieux habitués. Toujours discret, le patron. Je lui étais reconnaissante d'avoir remballé ses sourires goguenards. Nous avions ainsi passé l'hiver et le printemps à nous attendre. Nous arrivait-il de nous désirer, ni lui ni moi n'en montrions rien. Nos mains s'approchaient sans jamais se prendre. Le trop simple mot d'amour n'éclaire en rien ce que nous vivions. Nous avions beau nous connaître depuis plusieurs mois, nous étions toujours étrangers l'un à l'autre et pourtant, comme de vieux amants, nous allions chaque semaine vers nos vendredis, protégés par l'habitude qui avait fait de nous deux frères, riant des mêmes plaisanteries de corps de garde, nous insultant gentiment, mais émus comme au premier jour. Ce drôle d'amant-là qui n'en était pas un, m'écoutait ou feignait de m'écouter, et je lui savais gré de cette attention que Jean ne m'accordait plus. Je l'aimais pour ce regard où j'existais enfin.»