«La vie mavait joué une mauvaise farce en me donnant de si vieux parents. Une main mavait posée entre les leurs et nous fûmes unis à jamais du jour où jarrivai chez eux, nourrisson dans mon berceau. Mes parents en avaient décidé ainsi. J'ai trois semaines. Trois semaines de vie. Jamais plus je ne les quitterai. Je grandis et je les regarde. Je les sais aussi friables que ces pièces d'argile qu'on retire à la terre. Deux doigts les briseraient. Ma grand-mère est un roseau. Mon grand-père flotte dans son vieux pardessus. J'aurais voulu me souvenir d'eux dans la vigueur de la jeunesse. D'autres les connurent pour moi. Des anciennes années, il ne me reste que de rares images d'un grand-père qui cabriole dans un pré, perd ses lunettes et met la famille en émoi. Nous formons alors une longue chaîne en nous tenant par la main et arpentons le pré. Je ne connus d'eux que le crépuscule, la vie qui va à pas feutrés, les visages et les corps travaillés par le temps. Je les aime pour ce temps qui s'enfuit. Je n'ai pas à les combattre comme d'autres qui doivent lutter contre leurs jeunes parents dans le rude combat adolescent. Mes rares assauts les désarçonnent sur-le-champ, et je m'en veux toujours de les avoir blessés. À quoi bon lutter ? Il y a longtemps qu'ils ont rendu les armes.»