Éloge de l’oubli
Récit. 144 p. 14 /19.
1996. ISBN 2.86853.257.8
— 13,50 Euros
« Dans l'Élysée sont mon père et ma mère, mes vieux parents que plus rien ne tourmente. Ils m'ont envoyé des jours, ils m'ont envoyé des nuits, de celles où l'on tâtonne, de celles où l'on trébuche. Ils vont main dans la main dans un pré blanchi de fleurs. Nous sommes au printemps, un éternel printemps. Un fleuve aux eaux sombres nous sépare. Je suis sur la berge, et la barque n'est pas là. Je les appelle. Ils ne m'entendent pas. Quand je voudrais les étreindre, n'étreindrais-je que du vent ? N'étreindrai-je plus jamais ma fragile dans son épaisse robe de chambre bordeaux ? Sera-t-elle devenue une jeune fille qu'emporte un paquebot, ou une enfant en sarrau qui part pour l'école, son petit panier à la main ? »


«La vie m’avait joué une mauvaise farce en me donnant de si vieux parents. Une main m’avait posée entre les leurs et nous fûmes unis à jamais du jour où j’arrivai chez eux, nourrisson dans mon berceau. Mes parents en avaient décidé ainsi. J'ai trois semaines. Trois semaines de vie. Jamais plus je ne les quitterai. Je grandis et je les regarde. Je les sais aussi friables que ces pièces d'argile qu'on retire à la terre. Deux doigts les briseraient. Ma grand-mère est un roseau. Mon grand-père flotte dans son vieux pardessus. J'aurais voulu me souvenir d'eux dans la vigueur de la jeunesse. D'autres les connurent pour moi. Des anciennes années, il ne me reste que de rares images d'un grand-père qui cabriole dans un pré, perd ses lunettes et met la famille en émoi. Nous formons alors une longue chaîne en nous tenant par la main et arpentons le pré. Je ne connus d'eux que le crépuscule, la vie qui va à pas feutrés, les visages et les corps travaillés par le temps. Je les aime pour ce temps qui s'enfuit. Je n'ai pas à les combattre comme d'autres qui doivent lutter contre leurs jeunes parents dans le rude combat adolescent. Mes rares assauts les désarçonnent sur-le-champ, et je m'en veux toujours de les avoir blessés. À quoi bon lutter ? Il y a longtemps qu'ils ont rendu les armes.»