« Si je passe l'été, ça ira mieux ensuite. Sûr que si je passe l'été, je passerai l'hiver.
Peut-être avait-il raison. Les vues de mon père sur l'évolution des maladies avaient toujours été des plus singulières. Il voyait juste parfois.
Mais le plus dur, ce sera l'été surtout s'il fait chaud comme l'an passé. À mon âge, ça pardonne plus.
Il ôta son chapeau, le regarda d'un air perplexe, hasarda le bout de ses doigts dans une estafilade de la paille :
Lui, y passera pas l'été !
À mon tour, je regardai le chapeau.
On pourrait descendre en ville voir ce qu'ils ont chez Ardouin ? Qu'est-ce que t'en dis ?
Je n'en disais rien. Je n'en pensais rien. Malgré mes protestations, il revissa sur son crâne le vieux lambeau de paille, je l'aidai à enfiler sa veste et nous gagnâmes le garage.
Il avait attendu que la maison fût loin derrière nous pour allumer une cigarette, le même geste qu'à l'époque où ma mère guettait au balcon jusqu'à ce que la voiture eut disparu. Une vie s'était écoulée; de balcon, il n'y en avait plus (ma maison était de plein-pied); maman était morte et pourtant survivaient ses vieilles craintes.
Ce souci tyrannique qu'avait ma mère pour lui, ce harcèlement bienveillant, j'avais tenté à mon tour d'en adopter les gestes pour son bien, pensais-je, mais à mon regard de reproche, il répondit agacé :
De toutes façons, au point où j'en suis, qu'est-ce que tu veux qu'il m'arrive de plus ? »