Récits incertains
Mélanges. 136 p. 12 /19.
1992. ISBN 2.86853.151.2
— 13,50 Euros
Six nouvelles brèves, une longue et quatre poèmes narratifs sont ici rassemblés, qui font briller d’un sourd éclat nocturne différentes facettes d’une écriture au timbre inconsolablement fêlé de mélancolie. C'est dans sa sensibilité blessée par l'incertitude d’être, autant que dans sa musicale construction, que ce livre trouve son unité — et fait si justement écho aux autres livres de Pirotte.



«
Revoici la solitude et pourtant
ce n'est plus l'hiver m'as-tu dit
ce n'est plus l'hiver qui t'attend
les mésanges du jardin botanique
dansent autour de l'étudiant Gœthe
il n'a pas trouvé le tombeau d'Erwin il n'ira
pas lutiner à Sessenheim la trop
crédule Frédérique et ce n'est plus l'hiver
mais la solitude qui moud les chansons
un peu bêtes et fredonne longtemps
l'hiver sur un air présumé de printemps
dans la chambre où j'entends s'accoupler
les vieilles habitudes, la froideur, le ciel
bouché, la vie, le vin triste, la mort
dis-moi ce que sifflait entre ses dents
cette fille en habits noirs croisée sur la
passerelle du faux Rempart au crépuscule
elle m'a regardé, j'ai détourné les yeux, il y a
des ans et des ans que nous nous défions
sur tous les ponts véreux jetés du soir à l'aube
elle a souri d'un sourire étranger
rêveur et faux comme mon propre rêve
lorsque l'insomnie bat ses cartes à jouer avant
de me priver de l'atout du sommeil
elle a souri, je l'ai croisée, peut-être
est-ce elle maintenant qui frappe
à la cloison de la chambre voisine et se plaint,
qui dira si cette plainte longue et rauque
et si pareille à la nôtre n'est pas
enfin la plaintede mon cœur articulée
jusqu'à l'abolition du bibelot Désir
dans l'inanité sonore du vieux Destin

revoici donc ma solitude et l'ombre
appliquée sur le mur des matins mornes
et le chemin que je sais vers les ponts
vermoulus qui ne mènent qu'à soi
folles arches du Faux Rempart
passerelles malicieuses du désespoir
je te tiens tu me tiens
par la barbichette
mais la bobinette cherra
je ne t'aurai donné que de vaines
rengaines et tu te souviendras avant de t'endormir
dans l'épuisante nécessité de l'oubli
de ce type falot et voûté rencontré sur un pont
ou bien dans une gare, était-ce encore octobre
était-ce avril déjà ? et tu t'endormiras
mais non ce n'est pas là ce que je dois écrire
au contraire ma vie commence, la dernière,
ma septième et providentielle existence
de vieux chat de gouttière enrhumé
je te la dois nous la vivrons comme si rien
ne devait en ternir la belle eau de miroir
et nous serons heureux puisque le bonheur grise
mieux encore qu'un vin de plantureux terroir
mieux que les airs finauds que nous musons à deux
par les nuits de bourgogne et d'âme hôtel Elise
mieux que crème de mûre et mirabelle exquises
nous rimerons de la belle aube au triste soir
il est minuit je tremble et je m'éloigne encore
je trinque avec moi-même aux amours de gouttière
et je dédie ce lai à mon verre qui tinte
ah j'aimerais au fond que le monde me laisse
pour viatique afin de n'être pas trop mort
la couleur d'une cicatrice de platane
et l'odeur étoilée d'une ancienne étreinte»