«Ma mère était un oiseau de proie. Son regard fixe m'envoûtait en me terrorisant. Lorsqu'elle glapissait : Toujours à rêvasser !, mes genoux trop gros se mettaient à branler, la moiteur suintait de mon échine trop maigre, je baissais les yeux, j'étais seul, et j'étreignais en imagination ma solitude comme une poupée. C'est ainsi que j'attendais la nuit, l'hiver, la douleur, la mort.
Cependant la mort, la douleur, la nuit n'étaient encore que des mots. Il allait falloir qu'ils deviennent des choses, la vie en quelque sorte, mais les mots demeurent longtemps rebelles, et les choses qu'ils désignent se dérobent et vous abandonnent les mains vides et le cur désert. Même la mort, et la nuit, ne cessaient de se dérober. L'épreuve consistait à les deviner, pour n'en palper que la menace confuse, comme on joue à colin-maillard dans un château hanté.
Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un littérateur privé d'illusion, dont la mémoire, paysage calciné, s'enfonce dans la pénombre du soir. Cette nuit que j'appelais, je la connais de science intime, parce que, loin de l'avoir apprivoisée, je lui appartiens sans retour. J'ai cru longtemps la conquérir et la dominer, c'est elle au contraire qui m'aura finalement réduit à cette misérable ignorance du monde, et me condamne à la dépossession.»