La nuit de Moyeuvre
Carnets. 120 p. 14 /19.
2000. ISBN 2.86853.318.3
— 14,00 Euros
« À Fontoy, n'ai-je pas entendu le serveuse d'un bistrot déclarer fièrement : “Moi, c'est Lucie. Tu penses à Lucifer, tu peux pas oublier...”.Et ç'avait été presque trop beau, cette Lucie de la vallée du fer, qui balançait en souriant sa jambe sur un tabouret. Mais il y eut aussi, dans un bar-tabac près de la rue des Trois-Pierrots, à Homécourt, cet homme sans âge qui avait lancé à la patronne, en même temps qu'une pièce de cinq francs :“Tiens, mets-moi de la musique, mais des belles chansons, hein, pas des tristes...»

 


« Il restera, malgré tout, l'énumération des anges (Blettange, Florange, Gandrange, Tressange ou Oeutrange, pour n'en citer que quelques-uns), qui en ont tant vu qu'ils peuvent maintenant se contenter de rester à jamais postés, muets, à l'entrée des agglomérations. Il restera le fronton des forges de Jœuf, où des familles de corvidés continueront de s'affairer, avec des cris de nouveau-nés, parmi les branches et les boules de gui. Ou encore, sur les places et dans les grand'rues, ces wagonnets de mines repeints et vernis, posés sur deux tronçons de rails; devenus pimpants bacs à fleurs pour proposer, du long, furieux et méthodique épisode de la révolution industrielle, une version bénigne et décorative, autant que les biches et faons tétant qui ornent, en fer filé, les façades récentes. Il restera, au lieu-dit Le Paradis, trois serrures d'or sur une porte de fer que personne ne pourra plus ouvrir. Et aussi, sur les trottoirs conduisant à l'écluse de l'Orne, les reflets d'une très fine poussière ocre que les pluies mettront longtemps à rincer tout à fait. Il reste les pancartes des bords de route annonçant la vente à la ferme de lapins, volaille et pommes de terre, et les arbres doubles des prairies dans la lumière déclinante pour se convaincre que la campagne si longtemps délogée, éventrée, repoussée sur ses lisières, s'est réinstallée sur ses terres et n'en compte plus bouger. Il reste la nuit de Moyeuvre-Grande, avec ses coteaux vaguement éclairés au loin et, visible dans l'entrebâillement des rideaux, une procession de petits nuages tirant sur l'orangé.. »