« Le plus maigre des jumeaux connaît l'écriture, les miroirs et leur regard froid de mauvaise mère.
Il se souvient des combats de coqs et des concours de mensonges, au bord d'un fleuve où flotte aujourd'hui le bâton d'un aveugle; un fleuve aussi profond que la mémoire et son lit de cailloux blancs, qui roulent à l'envers pour se jeter dans un affluent de l'oubli, l'imaginaire dont le cours est détourné depuis toujours.
L'autre est un cygne évadé d'une ménagerie, qui se souvient de lutteurs aux allures d'anges, sur la rive où le singe alignait des cailloux.
Singe qui te balances entre les vers et la prose, et qui passe en boitant du dressage à la danse, il te faudra inventer de nouveaux tours si tu veux passer sur l'autre rive. Car la mémoire est un élevage de poussières, de riens phosphorescents dans la lumière du rêve, et sa trace est un fleuve qu'on traverse à pied sec : l'eau dans laquelle se baignait l'humanité depuis le déluge, l'eau qui lavait le crime et sur laquelle flottait quelquefois ce qu'on appelle l'âme, cette eau s'est retirée doucement de la rive où nous respirons si mal.
C'est dans les remous de l'imaginaire que nous buvons la tasse, avant de sombrer dans le néant comme on se noie dans un verre d'eau. Ou dans un puits empoisonné par la parole, comme autrefois par un animal mort.»