« Jusqu'à l'âge de cinquante ans, les seules photographies que j'ai prises, et que je n'ai jamais vues, sont celles que des passants m'ont demandé de prendre pour eux, afin qu'ils puissent rejoindre leurs proches ou leurs amis, et leur prêter main forte pour arrêter le temps, ou s'en donner l'illusion. Quand j'y repense, je les revois faire un pas de côté comme s'ils esquissaient un pas de danse après m'avoir confié un appareil dont je savais à peine me servir, mais c'est le plus souvent sans grâce qu'ils s'écartaient du présent pour s'installer par avance dans le souvenir.
Ce que ne pouvaient deviner ces inconnus, avec qui je partageais un moment d'apparente complicité, c'est que depuis toujours ou presque, je pratiquais la photographie sans appareil. Pas seulement, comme chacun d'entre nous, en repassant à volonté dans la chambre de l'esprit les vues que leur persistance rétinienne sauve du naufrage de la mémoire, mais qui perdent jour après jour leur netteté. Pas non plus comme Man Ray et quelques autres, en prenant l'empreinte d'un objet dans la chambre noire brièvement insolée, puisque j'en aurais été incapable. Non, ce que j'appelle la photographie sans appareil est bien plutôt cette curieuse façon, maniaque mais esthétique, de découper le réel sans laicer de traces; de scruter un visage, de regarder une coiffure ou le bas d'une robe comme on regarde une uvre d'art; d'encadrer un paysage en disposant partout des fenêtres et des miroirs, ou leur équivalent mental; de cerner le réel comme le ferait un vitrail, mais en effaçant les couleurs pour mieux mettre en relief l'éphémère construction des lumières et des ombres. Bref, les mille et une façons d'échapper au chaos des impressions visuelles, ce qui revient à faire du temps une succession d'images impossibles à fixer.»
