
« Lombrelle pour tout le monde, mais le bâton réservé aux hommes : ces deux accessoires inégalement répartis, partout présents dans lÉthiopie chrétienne, semblent régler le mouvement des astres et la marche le long des routes, le gardiennage des troupeaux, la prière et la lecture, peut-être même la naissance des enfants. Sans ombrelle ni bâton les Éthiopiens se retrouvent les bras ballants, et les bras ballants il ne reste plus quà attendre la nuit qui tombe, ou la mort qui doit venir. La mort qui fera de nous des êtres parfaits, comme les insectes après leur dernière métamorphose, mais des êtres parfaitement désuvrés, donc parfaitement inutiles.
Sans supprimer la pesanteur ni les corvées, lombrelle et le bâton jouent le même rôle que le balancier pour le funambule, et donnent à chaque silhouette une allure princière, malgré le dénuement et la précarité. Lombrelle surtout, lombrelle qui a besoin du bâton pour arrondir sa corolle, et pour faire la roue comme un paon, semble donner de léquilibre sur une route mal empierrée, rude chemin de la vie où lon peut trébucher à chaque pas. Parapluie rincé par deux mois daverses, qui sert ensuite à se protéger du soleil, cest une voûte céleste un peu trouée, un dôme et un toit portatifs, dont lombre vacille comme celle dune toupie. »