Le bonheur des tristes
Roman. 216 p. 15 /22.
1995. ISBN 2.86853.237.3
— 18,50 Euros
Présentation et notes de Frédéric Richaud.
Dans ce premier roman (1935), Luc Dietrich revit les vicissitudes de son enfance jusqu'à la mort de sa mère. Ses images dures, alliées à une sensibilité toute tendue vers le détachement, enthousiasmèrent la critique qui vit là davantage qu'un roman : une sorte de quête de soi, entre douleur et limpidité, la confession candide et cruelle d’un être qui n’a jamais guéri de son enfance — « une somme de pensée et de science enfantines » comme a pu dire Lanza del Vasto.



« Chez l'oncle Gustave où l'on m'avait mis quand j'avais huit ans, il y avait des fleurs sur le papier : des pavots rouges dans ma chambre à coucher. L'oncle disait : “ c'est la décoration qui sied à une chambre à coucher; le pavot c'est la fleur du sommeil. ” C'était des yeux arrachés qui ne cessaient de pleuvoir sur moi du plafond, même la nuit quand il faisait noir, même quand j'avais fermé les paupières.
Il y avait des sortes de grottes, des lézards et des hibous durcis. Il y avait une trompe de cuivre béante, mais d'où sortaient parfois comme de sous terre, un bruit de coutelas qu'on aiguise, des cris de femme et des plaintes de gorges qu'on étrangle.

Et en face de mon lit se trouvait un tableau effrayant. C'était une place de village avec des toits rouges, une église jaune et dans le clocher on avait vissé une vraie horloge qui marquait toujours deux heures. Et là devant mon esprit s'arrêtait, ou plutôt tournoyait comme une feuille morte dans cette place dont on ne pouvait sortir. Je sentais que dans cette place entourée de fenêtres fermées, de rues fermées, j'aurais pu attendre comme dans cet appartement à tentures, l'arrivée de ma mère, impossible à cause de l'horloge arrêtée. »