Le mal de la terre
Nouvelles. 144 p. 12 /19.
1985. ISBN 2.86853.017.6
— 11,00 Euros
« Le Comtat est un pays tragique. On sent bien, à l'angoisse qui étreint le cœur au crépuscule, que, dans une ferme isolée, dans quelque hameau suspendu au flanc du Ventoux, un drame peut couver, caché, sourd, terrible.»
Si la mort survient souvent avec violence dans ces nouvelles, ce n’est jamais pour délivrer leurs malheureux personnages, voués corps et âme à des passions qui les dépassent. Jamais ne seront dénoués les fils emmêlés du mystère. Jamais le surnaturel ne reçoit un éclairage raisonnable.
Cette « vénération épouvantée » que Richaud porte aux siens maudits, ses semblables, montre bien l’ampleur de son désespoir, son humilité devant la nuit des hommes — dont il se sauve, lui, parfois, par une page éblouissante et fraîche qui survient comme le matin pour mettre fin au cauchemar..



« Il vous faudrait l'entendre lire par les gens de chez moi, ce titre qui pour vous n'est peut-être rien. Ces mots, ils les prononcent en rentrant la tête dans les épaules, tout comme si on allait leur porter un coup dans l'ombre, les assommer. Ce mal mystérieux, que les médecins appellent épilepsie, on le nomme là-bas le mal de la terre, et ceux qui en sont atteints sont entourés d'une sorte de vénération épouvantée. Ces Provençaux raisonneurs ont l'esprit toujours tourné vers le mystère et ceux qui tombent du mal magique — au mépris des lois de la santé et de la vie — marchent entourés d'un cercle de feu.
Le hameau des Lointes-Bastides est un tas de petites maisons branlantes, au fond d'une gorge du Ventoux. Bien que les villages de Bédoin et de Sainte-Colombe ne soient pas très éloignés des Bastides, les gens de ces pays ne les connaissent pas. Les chemins qui y mènent sont tortueux et pleins d'herbes folles. Des pins et des chênes, poussés n'importe comment, en défendent l'accès, et ce n'est que par hasard qu'à travers les branches jamais coupées le voyageur peut apercevoir les maisons qui, épaule contre épaule, paraissent attendre la fin du monde. Jadis, ce village eut quelque importance. Une fontaine, d'un travail curieux, chante au milieu de la placette. C'est une pierre noire et ronde sur laquelle sont grossièrement gravés cinq signes du zodiaque. Pourquoi l'artisan n'a-t-il pas été plus loin ? Quatre sont les premiers symboles connus et le cinquième paraît être un chat. Une eau claire jaillie d'une ouverture carrée et les gens du pays l'appellent “la fontaine des lunatiques”. Cette eau est enivrante et mousseuse. Une vieille église, mangée d'herbes folles et de lierre, dont la cloche n'a pas de rouille, quoiqu'elle ne serve plus depuis longtemps, forme le centre du pays. Les trois quarts des maisons sont en ruines et inhabitées. Une cinquantaine de paysans vivent là, dans la crasse et la paresse. Les jours d'été, la lumière du soleil y est épaisse comme le miel. Les nuits d'hiver, le ciel est, au-dessus des toits, léger et ridé par des souffles, pareil à un grand lac bleu. Du côté du couchant, de gros nuages rouges sont amarrés, qui dansent. Ces hommes sauvages sont oubliés là, loin de toutes les routes de la Provence, dans le silence et la solitude, enfoncés encore jusqu'à mi-corps dans une terre légendaire.
Leur âme est ouverte au mystère, comme les fenêtres de leurs maisons ruinées au vent du ciel. Rien ne les atteint. Quelquefois on aperçoit dans les rues des uniformes de gendarmes. C'est à cause du service militaire de quelqu'un. Puis le pays reprend pour de longs jours son calme. Les quelques champs qui sont autour de leurs maisons les font vivre. Un étonnant alambic, couvert de vert-de-gris, leur donne, après une alchimie grossière, l'alcool dont ils s'enivrent. Le Ventoux permet à ses sangliers et à ses lièvres d'arriver jusqu'à portée de leurs pièges ou de leurs vieux fusils à pierre. C'est le hameau de la Bible. D'une Bible inquiète et tourmentée. »