La part du Diable
Nouvelles réunies et présentées par Patrick Cloux. Lettrines originales de Gilles Chapacou. 104 p. 13 /20.
1986. ISBN 2.86853.038.2
— 11,00 Euros
Les personnages de ces six nouvelles sont de mauvais doubles d'êtres vivants, égarés sur la terre paradoxale du Comtat. Richaud les a rencontrés, et son œuvre en est le légendaire, la chronique imaginaire et armoriée.
Ce sont des êtres du Vieux Monde, des gens perdus pour tous, des hommes du fossé. Lunatiques, sauvages, fous, demeurés, en habits de violence ou de peur. Mais qui témoignent d'une présence particulière de la Beauté, sous la forme du merveilleux et du mystère.
Richaud est un conteur de village dont les «récits veulent flamber en poèmes».



« La ville de mon enfance, je n'ai jamais su son nom. Elle est en moi comme un amas de maisons anonymes, de squares que je ne peux appeler du fond de mon souvenir. C'est pour cela, que lorsque je vous entends tous parler de celle qui vous a vus petits, mes yeux deviennent vides, un peu luisants de larmes; regards tournés vers quelques syllabes qui se refusent. Quand, par hasard, un train m'emmène dans une petite ville du midi, s'il s'arrête — ne serait-ce qu'un quart d'heure — je parcours les rues et les places comme un fou pour reconnaître une maison, un arbre, une statue au milieu d'un petit jardin, la devanture d'une pâtisserie : choses que j'ai tellement dans l'œil et que j'ai tellement peur de perdre, que j'évite maintenant, de regarder les devantures de pâtisserie, les statues et les arbres des villes pour que ces images ne se mêlent pas à celles de mon enfance et ne détruisent pas mon souvenir.
Mon père était comptable dans une grande épicerie, c'est-à-dire qu'aux odeurs écœurantes qui règnent dans toutes les maisons très modestes, se mêlaient, quand il était chez nous, celles du fromage, du pain d'épice, et de l'alcool à brûler, odeurs qui me ravissaient au point que, lorsqu'il échangeait sa veste contre son veston d'intérieur (qui n'était d'ailleurs qu'une vieille jaquette trop sale et trop usée pour qu'il osât la porter dehors) et qu'il me priait, en m'appelant “sale crapaud”, d'aller la lui ranger dans sa chambre, je restais de longues minutes le nez dans l'étoffe, cherchant à provoquer une sorte de délire, la tête pleine de l'odeur du poivre, de la cannelle ou des cigares (odeur qui me remplit de joie encore maintenant à l'égal des plus précieuses et qui me fait choisir les boîtes de cirage comme les camemberts, à l'odorat). Voilà ce qu'était mon père. Pour les autres, sans doute, un pauvre niais derrière une petite grille et qui vous rendait la monnaie avec un air bête, entre deux pains de sucre. Pour moi, une sorte de Dieu, qui apportait d'un monde mystérieux, chaque soir, des senteurs magiques. Son air ridicule me peinait, mais il ne m'importunait pas trop et, dans toutes les défenses qu'il me faisait, n'entrait pas celle de renifler sur son passage. »