Le vélo de Saint Paul
Histoires. 152 p. 14/19.
2005. ISBN 2.86853.436.8
— 16,00 Euros
Des chevaux de Solutré à l’antique car de ramassage de La fuite d’Égypte, en passant par Le vélo de saint Paul, les huit histoires qui composent ce livre se souviennent, chacune à leur manière, d’un épisode mythique de la grande Histoire, telle que l’enfance la découvrira au temps du catéchisme et du collège.



« Ce que d’aucuns qualifieront de primaires, s’agissant de la plupart de nos agissements, n’était peut-être en fin de compte que l’expression d’un état assez largement répandu, lié pour une part au règne concomitant des bêtes. Nous leur devions tout quasiment. Et bien sûr le purin, avec lequel nous nouions des relations équivoques. Mais plutôt faudra-t-il évoquer ce qui, dans notre environnement quotidien, a trait aux plus démunis. Quoi qu’il en soit, Nounche avait un vélo. Un vélo usé, faut-il le dire. Vieux trâcle dont la naissance remontait au temps de Mathusalem. L’ennui est qu’il n’avait pas de chaîne, rien qu’un pédalier vide aux dents rouillées. Les choses énoncées ainsi prennent du mordant. Sauf que tout, dans la vie de Nounche comme dans la nôtre, à commencer par la plupart de nos occupations, tenait à l’absence de ce mobile. On fera valoir qu’un vélo privé de chaîne n’en est plus un. Sinon dans les descentes… Et la rue de Nounche, qui bordait le parc sur un côté, descendait. Dans un sens, au moins. Dans l’autre, elle grimpait. Sacrément.

Mais il nous faut interroger l’archéologie, sans quoi pareil lieu-dit — comment avait-il pu s’appeler le « parc » ? —
n’eût pas d’existence véritable. Hormis la présence de quelques indices isolés, tels que la tête d’un triangle de grillage dépassant des orties. On n’en finirait pas de dresser l’inventaire. Morceau de clôture ou panier à salade estropié, atterri là un jour qu’il pleuvait froid. Ou bras de landau arraché, la peinture sale est passée. Bouteille d’eau en plastique à moitié éventrée. Seul le B restait lisible sur l’étiquette. « … adoit » j’ai murmuré. Les autres, tous sans exception, qui passaient comme nous la majeure partie de leur temps au fond du parc, ne semblaient pas avoir saisi. « A quoi… ? » ils ont dit.

Quoi qu’il en soit, le vélo de Nounche était noir. Comment aurait-il pu être autrement ? Nous l’avions trouvé au bord du ruisseau, où l’herbe des chats avait d’abord envahi roues et pédalier avant que de s’attaquer au cadre. L’enfance a besoin de couleurs. Ce que nous dirons rouge était brun en vérité, brun de rouille. L’enfance ne tergiverse pas. Et ce rouge-là criait. Surtout sur le guidon, où une pellicule jadis brillante se décollait en maints endroits. [...]
»