« De celles que je gardais au temps des chevaux, une seule photographie demeure. Posée là sur ma table non pas à plat (un paysage vu ainsi perd son horizon) mais appuyée, légèrement penchée, contre le pot en grès qui sert de pied à ma lampe. Photographie ancienne... À la lumière apparaissent, par transparence, quelques mots à l'encre écrits au dos.»
Longtemps je ne pus suivre des yeux un cheval sans trembler. Non par peur, ni anxiété, ni parce que quelque chose ou quelqu'un passait. Je regarde la poussière boire lentement son ombre. Mais comme si ma vie ne m'appartenait plus, allait me quitter, passer de mon corps à un autre. Ma vie, ou plutôt la sienne...
Quelques arbres et, sur la droite, un long alignement de bâtiments bas, peut-être les baraques du champ de courses. Ou des boxes ? Un peu en contrebas, minuscules, des formes brunes. Elles ne bougent pas, mais ce serait possible. Leurs ombres pourraient être des ombres de chevaux. Sur la gauche, le paysage s'accélère. Arbres penchés. Ou est-ce le vent ? Le vent de la mer dont on sent la présence derrière. Du gris encore, mais à peine posé, lui aussi emporté par l'air, par la vitesse. Comme si tout le paysage courait à la rencontre de quelqu'un.
Longtemps sa vie fut dans la mienne. Vous mesurez cela, la présence des êtres par leur absence. Longtemps je marchai dans ses pas. Un peu comme les chevaux : le sabot arrière se pose dans l'empreinte du sabot avant. Je mis des années à accepter cela, le sang plantait ses aiguilles dans mes jambes.
Sans doute n'est-ce pas une herbe très sauvage, une herbe à sucer. Quelque chose en elle résiste pourtant, signe nerveux, un peu touffu, anxieux peut-être. Quelque chose qui dit que c'est une herbe du sud. Une herbe de bord de mer, qui ne craint pas le vent. Pourtant elle obéit, se penche à droite, à gauche, de tous côtés où souffle le vent. Si l'on voulait, on pourrait voir une trainée, là, devant. Quelqu'un aurait marché, puis d'autres, et l'herbe à cet endroit fait place à la poussière.»