Solitude des plantes
Histoires. 152 p. 14 /19.
1996. ISBN. 2.86853.251.9
— 14,00 Euros
Autonomes mais prises dans un tout, les dix-huit histoires qui forment ce livre ne cessent de communiquer entre elles. Les six personnages qui les animent passent de l'une à l'autre, sortent puis reviennent. Apparaissent alors, outre la figure du père sur une photographie — emblème de l'absence —, le grand frère, la mère, le cadet, sans oublier le grand-père et sa chatte Ciboulette... Mais il y a aussi le petit vélo, Nounche, le voisin, le balai de la mère et ces foutues mouches. Toutes choses et créatures qui obsèdent, deviennent insuportables...
« Ils sont tous fous ici » affirme le narrateur. Tous, mais chacun pour soi, dans son coin. Comme si la petite folie, avec son ennui, ses manies, protégeait un temps de la grande — la vraie. Celle qui conduit le grand-père, devenu seul à son tour, dans un hôpital psychiatrique, puis à l'hospice; muré, comme ses congénères, dans l'amnésie et le silence. Dans la solitude. La solitude des plantes...



« Je ne sais pas comment cela a commencé; mon frère s'ennnuyait, je crois, depuis toujours. Ce n'était pas à cause de quelque chose qui lui manquait, ou parce qu'il attendait; c'était sa façon de passer le temps. Et le temps passait.

Mes parents — mon père, ma mère, mais il y a si longtemps que je ne sais pronnoncer ces mots — ne comprenaient pas ou mal. Les autres enfants s'amusaient, s'inscrivaient à un club de sport ou de musique; mon frère ne demandait rien, restait dans un coin. Les mots qu'il prononçait dans la journée pouvaient se compter sur les doigts d'une main. Mais mes parents ne comptaient pas, ni mon père, ni ma mère; en tout cas, pas les mots. Ils se bornaient à penser : mais qu'est-ce qu'il a donc ? Et ils répétaient cela, pour eux-mêmes, sans en parler vraiment. On ne parlait pas beaucoup dans la famille. Dans les grandes occasions seulement, quand une décision était prise.

C'est alors qu'ils avaient décidé de s'installer ici, à la campagne. L'air pur lui ferait du bien, pensaient-ils. Il y a de l'espace surtout, beaucoup de place où l'on peut courir, sans jamais rencontrer personne... Mes parents pensaient chacun de leur côté, jamais ensemble. Ils ne mettaient pas cela en commun; les pensées, c'était comme le linge, ça ne s'échangeait pas. À leurs yeux, la campagne était un monde où l'on peut courir, à l'abri de tout, même de l'ennui. Il suffisait de suivre un chemin, et la campagne en était pleine — c'était même cela la campagne : des chemins avec des champs et des couleurs. Jamais ces couleurs ne passaient, les saisons n'existaient pas.
Les premiers temps, mon frère disparut pendant des journées entières, personne ne sut où il allait. Ou bien il se cachait dans un coin de la cour et on ne l'entendait pas, fermait les yeux comme s'il dormait. Mais il ne dormait pas, il pensait à d'autres choses; des choses si petites que seuls des êtres infiniment petits peuvent les approcher. Ou bien il regardait ses mains, comme si quelque chose y était écrit. Personne d'autre que lui n'y pouvait lire.

C'est alors que j'arrivai. Je ne fis pas de bruit, et je crois que personne ne me remarqua. Ni mon frère, ni mes parents. À vrai dire savaient-ils, eux (mon père, ma mère) que j'existais, et le souhaitaient-ils vraiment ? Leur attention était tout tournée vers mon frère, peut-être parce qu'eux-mêmes s'ennuyaient. Je les voyais souvent moroses, comme perdus dans un monde vide. Aucune lumière ne s'y allumait. Je lisais cela dans leurs yeux quand il m'arrivait de croiser leur regard.
Mon frère ne devait rien savoir, ne s'en souciait pas. Seul son propre ennui le retenait, et cet ennui épaississait vers le soir. Quand les premières feuilles du tilleul jaunissaient dans la cour, il plongeait dans un rêve; un rêve qu'il poursuivait mi-éveillé dans son coin. Une fois de plus je l'apprenais par ses yeux, à cette saison ils glissaient vers le bas de son visage. Mon frère n'avait plus la force de les retenir. C'était cela, je crois, qui alertait le plus mes parents. Car ces signes ne trompaient pas, ils ne pouvaient pas ne pas les voir.»