Noël hiver
Histoires. 80 p. 14/19.
2010. ISBN 978.2.86853.528.3
— 14,00 Euros
« Il n’est pas déraisonnable de penser que, marchant, nous allons vers les mots. Les mots qui disent l’origine et le but ultime, quoique l’enjeu de notre marche, assez obscur, pût sembler manquer certains jours de vigueur et tout autant de certitude. Nous allons vers les mots parce que nulle part ailleurs nous ne pouvons réchauffer cette part de nous
qui a froid, que ce qu’ils laissent passer, qui est et n’est pas notre histoire, touche à quelque chose d’essentiel dans notre vie et que cela constitue à sa façon une manière d’espoir. Quand bien même l’espoir n’aurait point – et le faut-il ? – élu encore le domaine à investir. Nous marchons dans la neige et cela, disons-le, s’apparente à notre raison d’être ici, indépendamment de la direction envisagée. »



« Parce qu’il m’était devenu nécessaire de meubler un espace – fût-il réduit –, manière de préciser une identité toujours mouvante au sein de la communauté à laquelle j’appartiens, je choisis de ne pas jeter le journal. J’y venais de lire, sans grand intérêt d’abord, ce que je vais tenter d’exposer au fil des lignes qui suivent. Il s’agissait d’une annonce, en fait. Et cette annonce, qui émanait de l’une des sociétés savantes du chef-lieu et s’adressait à tous, proposait la rédaction d’un récit sur le thème de l’hiver. Présentée ainsi, la chose paraissait assez banale et je ne m’en effrayai pas. Maintenant je dois préciser que, désœuvré cet hiver-là, j’avais tenu l’écriture à distance, non sans éprouver quelque méfiance à son endroit. Il s’agissait de composer un livret qui pût, puisque la saison en était celle-ci, donner un avant-goût de la neige. Étant entendu que la neige, tant évoquée par les poètes, ne manquerait pas cette fois encore de servir de trait d’union. Un livre, je n’osais y penser. Mais le Livre. Le Livre de l’Hiver…»
De fait le sujet ressemblait, de par sa formulation, à une rédaction. Mot que je saluai aussitôt, avant que de m’installer, toute similitude avec la chose à produire prise en compte. Je fus en route, soucieux toutefois de ne pas dilapider le capital de bonnes intentions dont je me sentais subitement investi – mais voici que je parle comme un banquier ! Je me mis donc à la tâche. Réalisant qu’un tel livre ne manquerait pas, quoi que je veuille, de faire la part belle à l’enfance. Il va de soi, néanmoins, que celle dont il sera question bientôt est et n’est pas mon enfance. On comprend cela. D’autant qu’inoccupé, je l’ai dit, j’avais lu tout ce qui me tombait sous la main, parfois même sans en prendre conscience. Aussi, la tâche à laquelle je m’attelai – en mesurais-je l’exacte dimension ? – ne me parut-elle point, à ma grande surprise, trop ardue. J’avais assez creusé dans le noir pour en apprécier soudain la nuance. C’est maintenant que je m’en étonne. Bientôt je ne conçus nulle aigreur vis-à-vis de ma vie passée, oubliant tous sentiments d’échec et de ratage, ceux-là mêmes qui l’avaient marquée à mes yeux durant tant d’années. Je dois reconnaître que de cela, comme de tout ce qui accompagnait de près ou de loin cette aventure, je tirai un plaisir quasi immédiat. À tel point que je perdis de vue assez vite le but et la raison qui me faisaient regagner ma table chaque matin.

L’annonce insistait sur le fait que le récit devait envisager l’hiver sous maints aspects tout en lui conservant sa dimension singulière. En cela, la tâche me fut amplement facilitée par le fait que nous étions en hiver, que les saisons ici imposent leur marque au paysage, ainsi qu’aux hommes qui y inscrivent au fil des années une vie dure et rugueuse comme la montagne. »