« Parce quil métait devenu nécessaire de meubler un espace fût-il réduit , manière de préciser une identité toujours mouvante au sein de la communauté à laquelle jappartiens, je choisis de ne pas jeter le journal. Jy venais de lire, sans grand intérêt dabord, ce que je vais tenter dexposer au fil des lignes qui suivent. Il sagissait dune annonce, en fait. Et cette annonce, qui émanait de lune des sociétés savantes du chef-lieu et sadressait à tous, proposait la rédaction dun récit sur le thème de lhiver. Présentée ainsi, la chose paraissait assez banale et je ne men effrayai pas. Maintenant je dois préciser que, désuvré cet hiver-là, javais tenu lécriture à distance, non sans éprouver quelque méfiance à son endroit. Il sagissait de composer un livret qui pût, puisque la saison en était celle-ci, donner un avant-goût de la neige. Étant entendu que la neige, tant évoquée par les poètes, ne manquerait pas cette fois encore de servir de trait dunion. Un livre, je nosais y penser. Mais le Livre. Le Livre de lHiver
»
De fait le sujet ressemblait, de par sa formulation, à une rédaction. Mot que je saluai aussitôt, avant que de minstaller, toute similitude avec la chose à produire prise en compte. Je fus en route, soucieux toutefois de ne pas dilapider le capital de bonnes intentions dont je me sentais subitement investi mais voici que je parle comme un banquier ! Je me mis donc à la tâche. Réalisant quun tel livre ne manquerait pas, quoi que je veuille, de faire la part belle à lenfance. Il va de soi, néanmoins, que celle dont il sera question bientôt est et nest pas mon enfance. On comprend cela. Dautant quinoccupé, je lai dit, javais lu tout ce qui me tombait sous la main, parfois même sans en prendre conscience. Aussi, la tâche à laquelle je mattelai en mesurais-je lexacte dimension ? ne me parut-elle point, à ma grande surprise, trop ardue. Javais assez creusé dans le noir pour en apprécier soudain la nuance. Cest maintenant que je men étonne. Bientôt je ne conçus nulle aigreur vis-à-vis de ma vie passée, oubliant tous sentiments déchec et de ratage, ceux-là mêmes qui lavaient marquée à mes yeux durant tant dannées. Je dois reconnaître que de cela, comme de tout ce qui accompagnait de près ou de loin cette aventure, je tirai un plaisir quasi immédiat. À tel point que je perdis de vue assez vite le but et la raison qui me faisaient regagner ma table chaque matin.
Lannonce insistait sur le fait que le récit devait envisager lhiver sous maints aspects tout en lui conservant sa dimension singulière. En cela, la tâche me fut amplement facilitée par le fait que nous étions en hiver, que les saisons ici imposent leur marque au paysage, ainsi quaux hommes qui y inscrivent au fil des années une vie dure et rugueuse comme la montagne. »